Beto O’Rourke, meilleur atout des Démocrates contre Trump en 2020 ?

Son nom est encore relativement peu connu en France, mais pourrait bien le devenir rapidement. Le Démocrate Beto O’Rourke est l’une des figures montantes de la politique américaine, au point que la possibilité de le voir affronter Trump en 2020 est devenue tout à fait sérieuse. Les hashtag Beto2020 et BetoForPresident ont fleuri ces dernières semaines à la suite de l’élection des midterms.

 La naissance de la « Betomania »

Beto O’Rourke, père de famille de 46 ans, élu du Texas à la Chambre des représentants depuis 2013, avait fait campagne pour être élu sénateur cet automne. « Ce n’est pas exagéré de dire que ce démocrate est un parfait inconnu au Texas comme à Washington » écrivait à son propos un quotidien local lorsqu’il s’était déclaré candidat début 2017. Dans un Etat aussi conservateur que le Texas, ses chances étaient extrêmement faibles de battre Ted Cruz, le candidat Républicain – et ce d’autant plus que ses prises de position n’étaient pas franchement centristes : pour la légalisation du cannabis, le droit à l’avortement et à une assurance santé universelle, l’interdiction des armes d’assaut…

Pourtant, à la suite d’une campagne retentissante qui a vu naître une véritable « Betomania », il a créé l’espoir jusqu’au bout chez les Démocrates, en s’inclinant finalement de peu (48,3% des voix contre 50,9% pour Cruz, soit l’écart le plus faible dans une campagne sénatoriale au Texas depuis 40 ans) et en parvenant à remporter six comptés qui avaient voté majoritairement pour Trump en 2016.

Sa défaite aurait pu signer la fin de cet enthousiasme, mais le camp Démocrate semble s’être trouvé une nouvelle étoile qui suscite les espoirs de nombreux électeurs en vue de la présidentielle de 2020.

Il faut dire qu’aucun candidat n’aura autant déchaîné les foules que lui durant ces élections. La venue de « Beto » dans les différentes villes du Texas, au volant de son pick-up, provoquait un afflux massif de supporters et de curieux (y compris dans des endroits particulièrement conservateurs), venus voir pour de vrai ce candidat comparé à Kennedy pour sa ressemblance physique ou son charisme. Ses qualités oratoires, en particulier, sont un précieux atout pour sa popularité. Son discours de défense des joueurs de football américain ayant refusés de se lever pour un hymne national a été partagé dans le monde entier. Lors de son débat face à Ted Cruz mi-octobre, il a, de l’avis général, remporté le duel haut la main malgré l’expérience de son rival. De façon générale son profil détonne, lui l’ancien membre d’un groupe punk-rock parti plusieurs années ensuite fonder son entreprise dans les nouvelles technologies.


Laurence Tribe, professeur de droit constitutionnel à Harvard : « Beto O’Rourke est une bouffée d’air pur, totalement authentique et tout aussi impressionnant que Barack Obama l’a été à un moment similaire de sa carrière. Profond et authentique, reconnaissant d’être là où il est, désireux d’écouter, capable d’entendre. Il devrait être président. La seule question est quand »

Authentique : le mot revient souvent à son propos, corroboré par de nombreux témoignages (« il est très sympa, il vient souvent boire une bière dans mon bar comme un type ordinaire» ; « il a aidé mon mari quand il a voulu devenir juge » ; etc.). Durant sa campagne, de multiples vidéos prises avec un smartphone et diffusées sur sa page Facebook en direct l’ont d’ailleurs montré dans son quotidien le plus banal : sur la route, à la laverie, en train de déguster un burger, ou plus original…sur un parking en train de faire du skateboard. Ces live Facebook du quotidien, qui pouvaient durer particulièrement longtemps (2h, 2h30…), sont devenus sa marque de fabrique.

« Sa candidature est née à l’ère de Trump. Il mise sur l’idée qu’en se filmant lui-même en live streaming pendant qu’il fait campagne dans des endroits où il n’est pas censé se montrer et en disant des choses qu’il n’est pas censé dire, il peut encourager de nouveaux électeurs à se rendre aux urnes. » (Washington Post)

Par ailleurs, l’une des caractéristiques de sa campagne des midterms, outre d’avoir labouré le terrain (il a visité chacun des 254 comtés du Texas !) et de s’être abstenu de recourir à un organe de sondage personnel, est d’avoir refusé tout argent des comités d’action politique, les fameux PACs. Chiffre impressionnant : malgré ce « handicap », il est parvenu à récolter plus de 38 millions de dollars en l’espace de trois mois, venant entièrement de contributions individuelles – du jamais vu pour des élections sénatoriales.

Les ingrédients semblent réunis, mais…

Éloquent, inspirant, accessible : les éloges pleuvent sur Beto O’Rourke et ces qualificatifs sont relativement peu contestés au sein du Parti Démocrate, malgré les différents courants internes.

Son éventuelle candidature est cependant loin de faire l’unanimité. Les pro-Beto et les Beto-sceptiques s’affrontent depuis quelques semaines sur le sujet.

« Beto O’Rourke est le nouvel Obama. Et c’est la dernière chose dont nous avons besoin » écrit l’éditorialiste américain David Sirota dans une tribune parue dans le Guardian.

« La Betomania a infesté les élites de Washington » lance-t-il d’emblée. Son accusation : derrière certaines positions progressistes se cacherait un homme politique plus conservateur qu’il n’y parait. « Il a brusquement retiré au soutien à Medicare for All [proposition de Bernie Sanders de créer une assurance maladie publique et universelle], s’est rallié à la faction pro-Wall Street du parti Démocrate, a voté contre les réglementations financières, a soutenu les réductions d’impôts élaborés par les Républicains, a favorisé l’industrie des énergies fossiles – et a rompu sa promesse de refuser les dons de dirigeants de sociétés pétrolières et gazières ». S’en suit une liste d’illustrations concrètes de ces propos accusateurs, fondées sur des votes d’O’Rourke en tant que membre de la Chambre des représentants.

Il dénonce un « battage médiatique vide de substance ». En soutenant la Betomania, les leaders Démocrates « cherchent frénétiquement une nouvelle version de Barack Obama – un politicien opposé au conflit qui se vantait fièrement d’être « un écran vierge sur lequel des personnes de tendances politiques très différentes projettent leur propre point de vue» ».

Sa conclusion est claire : « Un autre Obama serait une tragédie car la promesse fondamentale d’Obama – comme de Clinton avant lui – était qu’il existe toujours une politique qui peut servir à la fois le peuple et les élites – or l’histoire récente a montré que c’est à la fois faux et dangereux ».

Le clivage de fond : Joe Biden vs. une nouvelle figure moins modérée

Ce réquisitoire est intéressant à deux égards :

1. Il témoigne en creux du sérieux avec lequel une candidature du Texan est désormais considérée – même si celle-ci n’a pas (encore) été annoncée. Depuis peu, plusieurs partisans de Bernie Sanders ont pris la mesure de la « menace » et ont lancé l’offensive contre O’Rourke.

2. Surtout, il permet de faire entendre un autre son de cloche que la Betomania ambiante. Ce diagnostic critique est partagé par d’autres commentateurs. En réalité, le qualificatif de « prochain Obama » est la raison même de son rejet par une partie de la frange de gauche du Parti Démocrate.

Au fond, cette prise de position témoigne du clivage fondamental qui agite les Démocrates depuis la défaite d’Hillary Clinton : doivent-ils plutôt viser

-un candidat consensuel, plutôt centriste, déjà bien installé dans le paysage politique, comme l’ancien vice-président Joe Biden, qui n’effrayera pas un électorat encore sensible à la menace du « socialisme » ;

-ou un candidat moins modéré qu’Obama, qui s’est effectivement révélé dès le départ plus un grand orateur qu’un Président des « 99% » comme l’auraient voulu de nombreux électeurs Démocrates. A ce jeu, la sénatrice Elizabeth Warren, qui a fait la réglementation financière l’un de ses chevaux de bataille, est très bien positionnée, même si elle semble installée dans le paysage depuis trop longtemps pour incarner la nouveauté. La sénatrice Kamala Harris, qui a elle aussi annoncé sa candidature, figure elle aussi parmi les prétendants les plus sérieux à ce jour, d’autant qu’elle coche deux cases que ne coche pas Warren : celle de l’âge – quinze ans de moins (54 ans contre 69 ans pour Warren) – et de la « nouveauté » (relative) dans le paysage.

Bernie Sanders, qui a déclenché l’enthousiasme en 2016, dit de son côté ne pas écarter une nouvelle candidature [Mise à jour : il a déclaré sa candidature depuis]. Il faut noter qu’il est la seule figure (d’envergure) qui se réclame explicitement du socialisme. Même une candidate critique de Wall Street comme Elizabeth Warren dit avoir le « capitalisme dans le sang ».

Beto O’Rourke – plus difficile à situer politiquement dans ce clivage, ce qui fait sa force et sa faiblesse – fait donc irruption dans un paysage politique comptant déjà plusieurs prétendants bien plus installés. Son inexpérience et sa défaite lors des midterms – sacrilège dans un pays où la culture de la « gagne » est reine – sont pointées du doigt par beaucoup, qui y voient deux raisons valables de lui faire patienter jusqu’en 2024. Sans compter que de nombreux électeurs attendent de pied ferme l’élection de la première femme à la tête du pays. Florilège de commentaires lus ici et là :

-« Je préfère les candidats qui gagnent. Il a perdu pour le Sénat face à un candidat très impopulaire et il perdrait le Texas lors d’une présidentielle. J’aime le type, mais pour gagner, vous avez besoin d’un candidat capable de gagner un État comme le Texas. »

-« Ca ne m’embêterait pas que Beto occupe le poste de vice-président, mais il n’a pas l’expérience nécessaire pour être président. Il y a un désordre énorme à nettoyer et seules les personnalités expérimentées peuvent le gérer. »

-« Il n’y a jamais eu de femme présidente et il y a eu une seule candidate en 242 ans. Pourquoi choisir quelqu’un qui vient de perdre une campagne sénatoriale au détriment de femmes qui ont remporté toutes leurs campagnes jusque-là ? Je voterais volontiers pour lui, mais je crois sincèrement que ce pays a besoin d’une femme à la barre après Trump. »

In fine, il ressort qu’une partie non-négligeable des avis “Beto-sceptiques” appellent de leurs vœux à un ticket Kamala Harris présidente – Beto O’Rourke vice-président.

Pour autant, les commentaires pro-Beto ne manquent pas.

La grande force de « Beto » : l’enthousiasme qu’il suscite

Deux grands arguments en sa faveur sortent du lot :

  1. sa capacité à rassembler deux électorats aujourd’hui difficiles à réconcilier, que sont les modérés (notamment les indépendants) d’une part, et la base Démocrate plus militante d’autre part, comme il l’a réussi lors des midterms (il a obtenu au Texas 12 points de plus que Clinton chez les indépendants). Cette faculté rare parmi les prétendants serait un atout important – à condition qu’elle se confirme – pour ravir les fameux « swing states », clefs dans la course à la Maison Blanche.

  2. la ferveur qu’il est capable de susciter, comme en témoignent de nombreux commentaires :

– Dan Pfeiffer, ancien conseiller stratégique d’Obama : « “C’est une création des médias”, “ Ce n’est pas son moment”…tout ce qu’on entend sur Beto m’est étrangement familier, car ce sont exactement les arguments que les gens me présentaient lorsque je leur disait réfléchir à m’engager pour Barack Obama il y a 10 ans. Washington avait tort sur Obama et il y a de nombreuses raisons de croire qu’ils se trompent à nouveau avec Beto. Non seulement Beto devrait être candidat, mais il serait l’un des candidats les plus forts des Démocrates.

Les meilleures campagnes allient enthousiasme et organisation. N’importe quelle campagne intelligemment menée avec des gens compétents peut mener à une excellente organisation, mais l’enthousiasme n’est pas quelque chose qui peut se concevoir dans un laboratoire. C’est spontané et seuls quelques candidats sont capables de l’inspirer. L’enthousiasme signifie plus de bénévoles, plus d’électeurs votant pour la première fois, et plus de dons de la base.

Or, je n’ai jamais vu un candidat au Sénat – y compris Obama en 2004 – inspirer le genre d’enthousiasme suscité par Beto durant sa campagne. ».

-« On parle de sa défaite pour le Sénat comme d’un obstacle rédhibitoire. Mais Lincoln a perdu sa campagne pour le Sénat et a remporté la présidence deux ans plus tard »

-« J’apprécie Kamala Harris mais elle n’a pas assez de passion quand elle parle. Même si j’aimerais beaucoup avoir une femme présidente, personne ne m’impressionne plus que Beto. »

-« Je parie qu’il sera le candidat Démocrate car, comme Obama, il suscitera beaucoup plus d’enthousiasme chez les électeurs et les non-votants que quiconque. »

De fait, Obama lui-même a qualifié la campagne des midtermes d’O’Rourke d’ « impressionnante » et de « fantastique », et a salué sa sincérité et son authenticité : « Ce que j’ai le plus aimé de sa campagne, c’est qu’elle ne donnait pas l’impression d’être constamment testée par les sondages. Il donne le sentiment de fonder ses déclarations et ses positions sur ce qu’il croit. On aimerait penser que c’est ainsi que les choses fonctionnent d’habitude mais malheureusement ça ne l’est pas. La raison pour laquelle j’ai pu établir un lien avec une partie importante du pays, c’est parce que les gens ont eu la sensation que je disais ce que je pensais ». Et même si Obama a précisé que d’autres candidats correspondaient aussi à cette description, ces déclarations – ainsi que la rencontre rendue publique entre les deux hommes début décembre – ont été perçues par les supporters de Beto comme une forme d’adoubement.

Les deux questions qui se posent

Au fond, les deux grandes questions sont les suivantes :

1 – Le charisme, l’éloquence et l’authenticité (apparente) suffisent-ils à faire de l’inexpérimenté Beto O’Rourke un candidat solide à la Maison Blanche (…puis un bon Président) ? La campagne américaine est une très grande lessiveuse où il faut avoir les reins très solides et tenir le temps long, pour qui démarre tôt. Et ce d’autant plus qu’il est peu courant de voir concourir les candidats non-Sénateurs, et encore plus rare de les voir gagner. Sentant venir le danger de ne mettre en avant que son charisme, certains de ses partisans s’attachent aujourd’hui à défendre le fond de sa politique (« La rhétorique inspirante seule ne fera pas battre Trump en 2020. Les Démocrates ont besoin d’idées et de solutions dont les gens se préoccupent), notamment sur les questions de santé et de réforme de la justice.

2 – Les Démocrates veulent-ils d’un nouveau Barack Obama (en moins expérimenté), avec ses qualités (grand orateur, charismatique…) et ses défauts (crainte d’un « beau parleur » qui ne prennent pas de décisions assez fortes du point de vue des électeurs dits progressistes) ? Ou préfèrent-ils nommer pour la première fois de leur Histoire une femme à la tête du pays, avec des positions plus nettes si ce n’est plus tranchées, et plus expérimentée ? Dans cette dernière configuration, Harris et Warren sont aujourd’hui bien positionnées ; mais la route est encore longue…Les campagnes des primaires ont cette capacité à faire émerger très vite des candidats peu connus, et à faire s’écrouler d’autres pourtant donnés favoris.

A l’heure actuelle, Joe Biden, qui déclencherait sans doute moins l’excitation des foules qu’un « Beto » mais qui rassurerait un électorat encore en partie effrayé par une radicalité de gauche, reste aujourd’hui l’option jugée la plus probable d’après les sondages. Pour Beto O’Rourke comme pour Joe Biden, Elizabeth Warren, Kamala Harris et les autres figures qui ne manqueront pas d’émerger ces prochains mois, tout reste à faire.

Clément Jeanneau

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