9 leçons à tirer du mouvement des gilets jaunes pour les prochaines années

1. Les GJ marquent une première en France : l’avènement du numérique comme outil principal d’organisation d’action collective à l’échelle nationale 

Internet a rendu possible une première : l’émergence d’un mouvement social de manière simultanée sur le territoire, par opposition aux mouvements qui essaiment progressivement.

C’est ce qu’explique l’historien Gérard Noiriel, directeur d’études à l’EHESS : « Ce qui a fait la vraie nouveauté des gilets jaunes, c’est leur dimension d’emblée nationale. Il s’agit d’une protestation qui s’est développée simultanément sur tout le territoire français (y compris les DOM-TOM). Au total, la journée d’action du 17 novembre a réuni moins de 300 000 personnes, ce qui est un score modeste comparé à d’autres manifestations populaires. Mais ce total est la somme des milliers d’actions groupusculaires réparties sur tout le territoire. »

Ajoutons deux autres remarques :

  • Dans son mode d’organisation, ce mouvement en appelle certainement d’autres – et ce d’autant plus qu’il a probablement contribué à « former » un certain nombre de personnes à différents outils numériques, sur lesquels ces personnes seront désormais plus à l’aise, et donc capables de les activer plus facilement.

  • Le mouvement témoigne de la maturité d’adoption d’outils comme Facebook au sein de la société. Il ne s’agit plus de « nouvelles technologies », mais simplement de technologies.

2. C’est d’un spécialiste du…numérique que sont venues les meilleures analyses sur ce mouvement social. Tout sauf anecdotique

On pourrait bien entendu discuter de l’expression « Meilleures analyses », forcément simpliste. Il n’empêche. Nombre de commentateurs politiques habituels se sont contentés au mieux d’enfoncer des portes ouvertes, voire d’être en décalage avec la réalité du mouvement.

Un commentateur en particulier a émergé comme l’un des « décrypteurs » les plus intéressants des GJ : le journaliste Vincent Glad, « spécialiste de la culture Internet » comme le présente L’Express. Depuis le début du mouvement, il écrit quotidiennement sur son Twitter ses réflexions, qui sortent souvent du lot.


Ci-dessous, 3 de ses réflexions issues de son fil Twitter :

  1. Le 16 janvier : « Les gilets jaunes sont un mouvement sans leaders. Mais c’est un invariant des mouvements grassroots créés sur Internet, il existe toujours des leaders informels. Leur légitimité tient à leur audience sur les réseaux. Dans son livre « Twitter and tear gas » sur les mouvements de place (Tahrir, Occupy…), @zeynep décrit exactement le même phénomène. L’économie de l’attention crée ces « leaders de facto », qui n’ont pas forcément choisi de le devenir. [lire la suite] »

  2. Le 14 janvier : « Le thème des violences policières sur les gilets jaunes est surtout traité par les pôles « fact-checking » des médias. Comme si c’était une fake news venue d’Internet. Quand est-ce que les services justice-police s’en occuperont sérieusement ?
    Une possible explication, fournie par
    @davduf : « La plupart des journalistes qui s’occupent des questions policières sont sous perfusion des policiers et ne veulent pas se brouiller avec leurs sources ».
    C’est un sujet majeur. Au-delà du scandale que peuvent représenter ces violences, le gouffre entre les réseaux remplis de vidéos de violences policières et le relatif silence dans les médias a considérablement renforcé la défiance contre les journalistes.
     »

  3. Le 13 janvier : « Je n’en reviens pas d’avoir entendu ça dans C dans l’air : filmer un ministre en direct sur Facebook serait problématique car c’est « une information sans montage et sans recul ». En somme, il y aurait plus de vérité dans le montage journalistique (effectué dans le secret de la salle de montage) que dans un flux live.
    Ce que n’arrivent pas à comprendre les journalistes, c’est qu’avec Internet, les gens ont accès à des sources diverses et ils se font leur opinion à partir de toutes ces sources. Sans attendre qu’un journaliste leur fasse le montage.
    Ce multiplex Youtube de la manif du 8 décembre me paraît bien montrer les nouveaux usages sur le web. On ne regarde plus une seule source, mais plusieurs flux couplés avec des liens, pour avoir du recul et mieux comprendre la situation.

    Comme vous pouvez le voir, il y a trois flux de médias russes. Ce qui est problématique. Mais c’est aussi et surtout parce que les médias français ne proposent pas ce format.
    Après avoir perdu le monopole de la publication écrite (l’invention des blogs), les journalistes ont perdu le monopole de la publication vidéo, et maintenant du direct. Le contenu vidéo amateur devient tellement massif qu’on ne peut plus faire comme si ça n’existait pas.
    La mission des journalistes est de faire mieux que les amateurs. Pas de les regarder avec mépris et de les ranger d’emblée dans la catégorie « fake news ». Les concurrents de BFM TV, ce ne sont pas que Cnews et France Info, ce sont aussi tous ces Facebook Live.
    Je précise qu’un Facebook Live, ce n’est pas qu’un flux live. C’est aussi un flux de commentaires, avec des gens qui interrogent en permanence
    ce qu’il se passe à l’écran. Et qui vont l’enrichir avec des liens contextuels venus d’autres sources. »

In fine, ces différentes analyses soulignent en creux que bon nombre de commentateurs traditionnels sont dépassés par un mouvement inédit dont ils peinent à saisir les ressorts.

Comprendre les prochains mouvements sociaux nécessitera de s’appuyer sur de nouvelles façons de les étudier : nouvelles méthodes, mais aussi nouveaux regards (voir point 7 plus bas).

Ce qui nous amène au point suivant.

3. L’étude des groupes Facebook devient une nécessité pour prendre le pouls de la société

Vincent Glad : « Cela fait deux ou trois ans que je pensais que les groupes Facebook, qui n’avaient pas encore eu d’impact sur l’actualité française, allaient avoir un intérêt majeur dans tous les domaines, notamment la politique ».

L’idée n’est pas de dire que Facebook est parfaitement représentatif de la société française : ce n’est évidemment pas le cas. Mais Facebook apporte une représentativité bien plus large que le microcosme de Twitter. Or, comme l’exprime Vincent Glad, « j’ai l’impression que la majorité des journalistes se trouve sur Twitter, et que Facebook n’est toujours pas considéré comme un outil professionnel par les journalistes. [Pendant un temps] j’étais quasiment le seul [journaliste à suivre le mouvement des GJ sur Facebook], un peu par hasard. Aujourd’hui, il y en a plus qui suivent les groupes, mais cela reste des journalistes jeunes. Les plus âgés ne comprennent pas ces espaces. Ce qui me frappe, ce sont les messages que je reçois : « Courage pour ta visite des groupes ». On dirait que je fais du journalisme de guerre ! Beaucoup de gens pensent que je vis presque un enfer et je trouve que ça en dit long. »

La sphère politique, elle aussi, est concernée. Vincent Glad raconte : « Quand j’ai vu la réaction du gouvernement, dans un premier temps, ça se voyait qu’ils n’étaient pas allés sur les groupes Facebook. Ils n’ont pas vu le côté insurrectionnel du mouvement, alors que tout était annoncé de manière claire. Pendant des semaines, les gilets jaunes criaient « Macron démission », et personne n’en parlait ».

Pourquoi est-ce essentiel ? Parce que, comme l’écrit le journaliste Roman Bornstein dans une étude pour la Fondation Jean Jaurès, « la moitié des Français s’informent désormais uniquement sur Facebook. Les sites d’info en ligne sont consultés chaque jour par 16,7 millions de Français. Sur Facebook, ce sont 22 millions de Français qui se connectent chaque jour, 38 millions chaque mois. Si des bataillons numériques de journalistes, de scientifiques, d’experts et de politiques n’investissent pas en masse cette plateforme, et si Facebook ne prend pas d’initiatives ambitieuses pour favoriser la diffusion d’une information fiable et vérifiée, la vie démocratique française connaîtra le même problème qui s’est produit aux Etats-Unis lors de la campagne présidentielle de 2016 : un pan entier de l’électorat, accessible à toutes les manipulations, vivra sincèrement dans une réalité parallèle sur laquelle aucun fait établi, aucun chiffre contradictoire, aucun argument rationnel n’aura prise. La présidence Trump nous rappelle chaque jour depuis deux ans que le résultat d’un tel mélange est connu ».

4. Les « faits alternatifs » chers à Trump se partagent maintenant en masse en France

Citons à nouveau ici le travail mené par Roman Bornstein pour la Fondation Jean Jaurès :

« C’est l’un des marqueurs des groupes Facebook réunissant les gilets jaunes : à l’exception des productions de Russia Today et de Brut, et à moins qu’il ne s’agisse d’un reportage qui expose une violence policière ou d’un article qui révèle un scandale politique, aucun lien renvoyant vers un média traditionnel n’y est diffusé. Un clip de 30 secondes tourné au smartphone a plus de crédit pour rendre compte du déroulé d’une manifestation qu’un journal télévisé, un montage photo amateur et anonyme est considéré une meilleure jauge de la taille d’un rassemblement qu’un comptage de la rubrique « Les Décodeurs » du Monde, un graphique non sourcé indiquant « les vrais chiffres » d’un quelconque indicateur économique inspirera plus confiance qu’un site spécialisé.

De ce double enfermement idéologique et informatif découle naturellement un éloignement progressif avec la réalité. A la manière d’un Donald Trump, les « gilets jaunes » se nourrissent de « faits alternatifs » qui renforcent leur détermination. »

Exemple :

« Bien que n’ayant jamais dépassé le seuil des 300.000 manifestants, les « gilets jaunes » sont convaincus d’être 3 millions chaque samedi et croient sincèrement que leur mobilisation, qui a certes connu un léger rebond lors de l’ « acte VIII » mais n’avait fait que décroître de l’« acte I » à l’« acte VII », n’a jamais cessé de gagner en importance. Symbole de cette intoxication, Jacline Mouraud a relayé le 18 novembre un article du célèbre site conspirationniste Wikistrike.com affirmant que « la participation […] atteindrait aux alentours de 10,5 millions de personnes ». […]

5. Après avoir impacté l’élection américaine, l’algorithme de Facebook impacte aujourd’hui la vie politique française (et continuera de le faire demain)

Ce phénomène de partage de « faits alternatifs » a été renforcé par un mécanisme lié à l’algorithme de Facebook.

Après l’élection de Trump, Facebook a réalisé que son algorithme avait permis aux pages qui diffusaient des fake news de gagner en audience et d’influer sur le résultat final du vote.

En janvier 2018, Facebook a donc changé son algorithme, pour que ses utilisateurs soient moins exposés aux publications de pages, et plus exposés aux publications de leurs proches. « Facebook souhaitait rassembler des communautés locales aux intérêts similaires » écrit Roman Bornstein, qui ajoute :

« Le lien entre ce changement d’algorithme et le succès viral des « gilets jaunes » est direct. Il suffit de s’inscrire dans deux ou trois de leurs groupes Facebook pour le constater : dès lors que l’utilisateur y est admis, 80% de son fil d’actualité est désormais composé de publications issues de ces groupes. Plus rien d’autre ne semble exister dans le monde en dehors de l’actualité des « gilets jaunes » et des centaines de liens, de vidéos et de commentaires outrés auxquels l’internaute est exposé à chaque connexion. Celui-ci se retrouve alors prisonnier volontaire d’une bulle cognitive où tout concourt à renforcer sa détermination en l’isolant des informations discordantes et des avis opposés.

Ce recentrage affectif et géographique dans la hiérarchisation de l’information sur Facebook est un tournant majeur. Que Priscillia Ludosky et Eric Drouet, les deux internautes à l’initiative de la mobilisation en ligne, soient originaires du même département ne doit rien au hasard. Ils ne se connaissaient pas : c’est le nouvel algorithme de Facebook qui, détectant des intérêts communs et une proximité spatiale, les a mis en contact. La propagation du mouvement en province a obéi à la même logique et au même mécanisme. »

6. Le mouvement met en lumière le grand besoin (négligé) de fraternité et de lien social

Au-delà des questions économiques/sociales/démocratiques, ce qui a lié un grand nombre de GJ est le regroupement humain et les échanges suscités, non pas virtuels mais bien réels. Philippe Jahshan et Roger Sue, spécialistes du monde associatif, écrivent dans une tribune dans Le Monde que « le mouvement des GJ marque (…) un désir inédit d’association et de lien social. Sur les places, les ronds-points, on mange ensemble, on partage l’ordinaire dans un moment où on se sent aussi pleinement citoyen. On ne comprendrait pas la résistance et la persistance des « gilets jaunes », jour et nuit, dans le froid et sous la pluie, en dépit du travail, des enfants, du quotidien, si ne se manifestait aussi le plaisir d’être associé ensemble ».

En ce sens, l’un des articles les plus éclairants parus sur ce mouvement a été le reportage de Florence Aubenas dans Le Monde, et notamment ce passage révélateur :

Dimanche 9 décembre, 15h. Rond-point de Samazan. On se croirait à un barbecue en famille, ça discute par groupes, un gobelet à la main. « Au début, on ne savait pas où on mettait les pieds », raconte une retraitée. Des gens arrivaient de partout, seuls en général, sans se connaître, pas très sûrs de rester. Personne n’osait vraiment se parler, certains n’ont rien dit pendant longtemps, dos courbé dans un coin.

Et puis, que s’est-il passé ? Comment tout le monde s’est soudain retrouvé à déballer devant de parfaits inconnus – « Des gens à qui on aurait marché dessus chez Leclerc à peine deux semaines plus tôt, sans les saluer » – les choses les plus profondes de sa vie ? Des choses si intimes qu’on les cachait soigneusement jusque-là, « sauf parfois entre amis, mais c’était gênant ». La cahute est devenue le lieu où « les masques tombent ». Plus de honte. « Ça fait dix ans que je vis sans sortir, à parler à ma chienne. Aujourd’hui, les digues lâchent », dit une infirmière.

Le mouvement des GJ souligne que la fraternité reste un mot (trop souvent) oublié de notre devise nationale. Des initiatives comme la Fête de la Musique et la Fête des Voisins, loin d’être anecdotiques, participent au lien social de proximité. Toutes deux ont été créées au XXe siècle. Quelles initiatives peuvent-elles être imaginées aujourd’hui pour fortifier cette fraternité ? Quelles politiques peuvent être pensées en ce sens ? Fallait-il vraiment, par exemple, faire mourir à petits feux les MJC, lieux de convivialité, lieux culturels et artistiques du « faire ensemble » où se forment des solidarités, et dont le nombre a fondu depuis les années 1970 (1300 aujourd’hui contre 3000 auparavant) ? Comme l’écrivait il y a deux ans Max Leguem, directeur de la MJC de Limours (Essonne), « oui, on ferme les MJC. Qui est au courant, qui en parle dans la campagne électorale ? ».

Au-delà, il s’agit surtout de rendre simplement possible ces moments de fraternité pour le plus grand nombre. Pour ce faire, face à des journées difficiles et éreintantes, « une politique du quotidien reste à inventer », écrit ainsi l’urbaniste Jean-Marc Offner : « La Poste fermée l’après-midi, le car scolaire qui passe trop tôt, le rendez-vous médical qui coûte 5 litres d’essence… Autant d’effets de politiques publiques et privées peu préoccupées par la vie quotidienne ». Comme il le rappelle, le lien social de proximité dépend étroitement des questions de logement, déplacement, et d’urbanisme.

L’étalement urbain, la culture de l’hypermarché, le développement des lotissements pavillonnaires jouent un rôle clef en la matière. Dans son livre « Comment la France a tué ses villes » paru en 2016, le journaliste Olivier Razemon montre bien que la souffrance des villes moyennes et petites est directement liée à certains choix de politiques publiques (dont l’autorisation de construction de centres commerciaux en périphérie, accessibles seulement en voiture), bien plus qu’à certains facteurs désignés coupables un peu vite (la crise économique, Internet et le ecommerce, etc.). La dérégulation de l’urbanisme commercial participe de fait du délitement du lien social. Fin 2017, le chef de la Direction Générale des Entreprises continuait pourtant de dire : « Bercy n’est pas favorable à l’instauration de nouvelles contraintes restreignant la libre-installation des commerces »…

7. Un des carburants de la colère des GJ vient directement d’un immense manque d’empathie

Empathie. Le mot sonne presque décalé par rapport aux problèmes existants. Et pourtant…

« Le plus grand déficit que nous avons dans notre société est un déficit d’empathie. Nous avons fortement besoin de gens capables de se mettre à la place des autres et de voir le monde à travers leurs yeux » déclarait il y a quelques années Obama au sujet des Etats-Unis.

Le défi n’est donc pas propre à la France. Mais le mouvement des GJ a rappelé à quel point le manque d’empathie est particulièrement criant chez nous aussi. Une scène frappante l’a encore souligné récemment. Début janvier, invité sur le plateau de CNews, le philosophe Vincent Cespedes confie : « moi, je comprends la violence ». Sonia Mabrouk, journaliste qui anime le plateau, le coupe alors directement, choquée : « Hein, pardon ? ». Il reprend calmement : « Oui je comprends la violence des GJ. Ils sont exaspérés par leur situation. Je ne dis pas bravo, c’est condamnable, mais je le comprends ». Indignation de la journaliste : « On ne peut pas dire ça comme ça ! ». « C’est quand même incroyable ce que vous dites » ajoute un autre invité. « C’est une réaction bestiale, ce n’est pas une réaction d’être humain » rempile une autre. « Mais c’est compréhensible de quoi ?! » reprend l’invité précédent, levant les yeux au ciel et assénant à Vincent Cespedes : « vous ne pouvez pas excuser ce comportement ! ».

Excuser. Le mot est lâché. Tenter de comprendre, d’apporter des explications, serait donc excuser, cautionner.

Cette scène, comme bien d’autres, rappelle que les concepts de violence sociale et de violence symbolique restent incompris d’une certaine frange de la population. Coïncidence : au moment même où émergeait le mouvement des GJ, le prix Goncourt récompensait un (superbe) roman, « Leurs enfants après eux », fresque sociale « hyperréaliste » qui suit différents personnages dans une région sinistrée par la désindustrialisation dans les années 1990, confrontés à la violence symbolique et à la fracture sociale. Ce mal-être couvait depuis longtemps : il était voué à exploser.

Surtout, la scène de CNews témoigne d’une forme d’incompréhension, et même de mépris, d’une partie des élites du pays envers les classes populaires et moyennes.

« Pour beaucoup de journalistes, les gilets jaunes sont des « trolls », qui ne disent rien de très sérieux. C’est une sorte de mépris de classe, de la part de journalistes qui ne sont pas habitués à ce type de langage. Mais les trolls, ce sont juste des gens qui ne pensent pas la même chose que toi. Le traitement médiatique a manqué d’empathie, avec cette forme de mépris social » estime Vincent Glad.

Le traitement médiatique des GJ n’est cependant pas le seul en cause. Les dirigeants politiques portent aussi une part importante de responsabilité dans ce manque d’empathie. L’explication que propose l’historien Gérard Noiriel est intéressante à cet égard : « J’ai analysé l’usage que le candidat Macron avait fait de l’histoire dans son programme présidentiel. Il est frappant de constater que les classes populaires en sont totalement absentes. Dans le panthéon des grands hommes à la suite desquels il affirme se situer, on trouve Napoléon, Clémenceau, de Gaulle, mais pas Jean Jaurès ni Léon Blum. Certes, la plupart de nos dirigeants sont issus des classes supérieures, mais jusque-là, ils avaient tous accumulé une longue expérience politique avant d’accéder aux plus hautes charges de l’Etat ; ce qui leur avait permis de se frotter aux réalités populaires. M. Macron est devenu président sans aucune expérience politique. La vision du monde exprimée dans son programme illustre un ethnocentrisme de classe moyenne supérieure qui frise parfois la naïveté. »

Ajoutons enfin que le besoin d’empathie doit s’appliquer certes vis-à-vis des gilets jaunes, mais aussi vis-à-vis des policiers – y compris dans les cas de violences dont certains se sont rendus coupables. Là encore, tenter de comprendre les mécanismes qui ont conduit à ces violences n’implique en aucun cas de les excuser. Chacun conviendra cependant que le raisonnement ne saurait s’appliquer dans un seul sens.

8. La communication politique actuelle est à bout de souffle. Elle doit se renouveler

L’efficacité des « éléments de langage » semble n’avoir jamais été aussi faible. Ces recommandations de communication, préparées avec soin et envoyées aux portes-paroles macronistes avant leurs interventions dans les médias, sont pourtant l’un des symboles les plus marquants du degré de professionnalisme, d’efficacité, censé avoir été atteint par l’équipe entourant E. Macron.

Cette logique poussée à son paroxysme donne l’impression d’être arrivée à saturation.

Il est temps de poser la question : les éléments de langage répétés par les différents représentants de l’exécutif et d’En Marche ont-ils une quelconque efficacité sur les indécis et les citoyens non-convaincus ?

Il est fortement permis d’en douter.

Pire : non seulement ces éléments peinent certainement à convaincre, mais ils créent probablement de nouveaux problèmes car ils suscitent bien souvent de l’agacement. Ce faisant, ils alimentent le ressentiment contre l’exécutif. Au coeur du problème : ce langage, cette novlangue, dont le terme de « transformation » est devenu le symbole, lui qui est brandi à tort et à travers pour justifier toute mesure, même lorsqu’elle relève de rafistolage. De là une fâcheuse impression d’être embobiné par de la langue de bois. Celle-ci a certes toujours existé, mais tout se passe comme si cette langue de bois s’était transformée sous l’ère Macron, passant de l’euphémisme à l’hyperbole. Le langage macronien est une succession d’hyperboles, dont le titre de l’ouvrage du candidat Macron, « Révolution », en est le symbole. In fine, les mots perdent totalement de leur sens à force d’être utilisés à tort et à travers – et avec, c’est la crédibilité même de ceux qui s’expriment qui est remise en cause.

Il n’est pourtant pas impossible d’arriver à convaincre des indécis. E. Macron a l’habitude d’exceller lorsqu’il se défend à l’oral. Sa prestation de 6h devant les maires de France ce mardi 15 janvier a ainsi été saluée bien au-delà de ses partisans. Bien sûr, il ne convaincra pas ceux qui s’opposent à sa politique depuis le départ, ceux qui ne croient pas dans ses diagnostics fondamentaux (l’entreprise au coeur de la croissance ; la possibilité d’une croissance verte, etc.). Mais cette large partie des Français qui n’est pas anti-libérale, qui croit dans les diagnostics exprimés pendant sa campagne, est à sa portée.

Que se passe-t-il alors pour que les choses patinent à ce point ? Il s’avère que ceux qui portent la parole macroniste, notamment sur les plateaux, semblent paniqués par l’idée de sortir du cadre des éléments de langage. Bon nombre d’entre eux ne semblent pas sincères quand ils s’expriment, car ils ne parlent pas avec leurs tripes. Ils ne convainquent dès lors personne sinon leur auditoire déjà convaincu.

D’où vient cette peur ? C’est là peut-être que le « chef » a une part importante de responsabilité. Lorsque celui-ci se met en colère parce qu’un membre du gouvernement – dernièrement Mounir Mahjoubi, selon le Canard Enchaîné – se permet un écart dans la façon de considérer un problème (et donc de s’exprimer sur le sujet), cela n’aide certainement pas les velléités d’exprimer une parole si ce n’est plus spontanée, au moins plus authentique. Or cette authenticité est pourtant essentielle, tant elle manque aujourd’hui dans la communication politique. Le précédent Focus de Signaux Faibles soulignait d’ailleurs que l’authenticité était l’atout clef qui avait permis à Beto O’Rourke, personnalité Démocrate quasi-inconnue aux Etats-Unis il y a quelques mois, de progresser dans l’opinion publique, au point d’être considéré aujourd’hui comme l’un des candidats les plus sérieux pour affronter Trump en 2020 !

Authenticité, sincérité : la communication politique de demain ne pourra se passer de ces deux valeurs si elle veut réussir à toucher avec succès son auditoire. En revanche, certains termes comme celui de « transformation » ont tant perdu en crédibilité qu’ils resteront « démonétisés » un certain temps, malgré toute la sincérité possible

9. Le problème du consentement à l’impôt atteint des sommets : il se présente comme l’un des thèmes clefs des prochaines élections

« Une majorité de Français sont convaincus qu’ils payent des impôts pour enrichir encore un peu plus la petite caste des ultra-riches » juge l’historien Gérard Noiriel. « Le mouvement est moins contre l’impôt que contre l’injustice fiscale et le mauvais usage de l’impôt, résumé par l’expression : que fait-on de l’argent ? » abonde l’historienne Danielle Tartakowsky.

Ce sentiment d’injustice fiscale et de mauvais usage de l’impôt contribue fortement à fragiliser le consentement à l’impôt, qui a tout pour devenir le sujet majeur des prochaines élections de 2022.

Sans entrer ici dans le détail, il semble qu’un thème soit à même de rassembler plusieurs camps (libéraux, sociaux-libéraux, « étatistes »…) : l’amélioration de la transparence sur les dépenses publiques. Cette transparence n’est certes pas inexistante aujourd’hui mais reste matinée de jargon difficilement compréhensible par tout-un-chacun, et nécessite de se plonger dans différents rapports obscurs. L’adoption grandissante des outils numériques devrait inciter au développement d’un espace en ligne permettant à tout citoyen de comprendre et visualiser simplement où partent les dépenses publiques sur une année donnée. A tout le moins, cette perspective mériterait d’être débattue…pourquoi pas lors du grand débat national ?

Clément Jeanneau

Publié par

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