Ecologie

Un moment de bascule


Image ci-dessus : bandes représentant les températures dans le monde de 1850 à 2018

La scène s’est passée mi-octobre, lors d’un séminaire d’une entreprise du CAC40. Tandis que les cadres réunis pour l’occasion commencent, présentation après présentation, à perdre en attention, l’arrivée d’un nouvel intervenant les sort soudainement de leur torpeur. « Je vais vous parler franchement, mais je préfère vous prévenir : cela risque de ne pas être très agréable ».

L’homme travaille à la direction des relations publiques. Ce qu’il se met alors à raconter s’apprête à marquer les esprits pour le reste du séminaire. Les études menées par son équipe ces derniers mois font état d’un basculement inédit de l’opinion publique sur les thématiques environnementales, qui bousculent l’entreprise bien plus sévèrement qu’elle ne l’avait anticipé. Ce qu’elle considérait jusqu’alors comme un sujet parmi d’autres a désormais changé d’ampleur.

Entre autres implications, les ressources humaines de l’entreprise témoignent de difficultés inédites pour recruter des jeunes qualifiés. Que le groupe attire moins qu’avant n’est pas une nouveauté mais c’est aujourd’hui la force du phénomène qui frappe, et surtout inquiète, la direction. Et ce d’autant plus que les jeunes diplômés ne sont pas les seuls concernés : la confiance des 25-45 ans sur l’impact positif de l’entreprise, qui « tenait » encore relativement jusque-là, montre elle aussi de sérieux signes d’effritement, justement sur le sujet environnemental.

Le discours, sans langue de bois, laisse entendre que l’entreprise est comme pétrifiée face à cette mutation des mentalités, qui n’avait absolument pas été prévue dans son ampleur et sa rapidité. Il alimentera en interne de nombreuses discussions les jours suivants.

Prendre la mesure du phénomène

Cette scène est symptomatique de ce phénomène décrit ici au printemps comme « l’émergence d’un nouveau Zeitgeist » – un nouvel esprit du temps dans lequel la prise de conscience écologique constitue une lame de fond bousculant comme jamais marques, recruteurs, partis politiques…

Depuis le printemps, les mentalités ont continué à évoluer de telle façon que l’idée semble désormais presque évidente, comme un lieu commun. Sont passés par là, entre temps, en mai les élections européennes qui ont vu la classe politique française faire plus que jamais la course à l’électorat « écolo » ; en juin et juillet, la canicule qui a fait ressentir physiquement à chaque Français ce que nous attendra de façon récurrente dans les années et décennies à venir (pour reprendre les mots de Nicole d’Almeida, chercheuse au Celsa, « la logique du « je sais » a été bousculée par la logique du « je sens » ») ; en août, les feux de forêts en Amazonie qui ont marqué l’opinion…

Et pourtant.

Si le phénomène se produit sous nos yeux, tout se passe comme si nous n’en prenions pas toute la mesure – plus précisément, comme si ses conséquences possibles voire probables sur l’opinion publique (et ses corollaires, sur les préférences politiques, les comportements individuels, les habitudes de consommation, etc.) n’étaient pas suffisamment explorées et anticipées.

L’erreur typique n’est pas tant de nier l’existence de ces tendances de fond – cela devient difficile – mais plutôt de les considérer de façon rigide dans le temps, et non dynamique. Or les boucles de rétroaction n’agiront pas que sur le climat lui-même, mais aussi sur l’opinion publique. La situation environnementale générale ne fera vraisemblablement qu’empirer au fil des années (ce qui n’empêche pas des points d’amélioration très spécifiques, sur certaines espèces, certaines zones…), aggravant ses effets collatéraux, ce qui ne pourra en retour qu’accentuer toujours plus fortement les conséquences sur l’opinion publique qui pointent déjà aujourd’hui : défiance vis-à-vis des entreprises jugées responsables de l’aggravation du problème et des acteurs qui les soutiennent, rejet des partis politiques n’ayant pas placé ces enjeux au cœur de leurs idées, montée en puissance d’un militantisme de plus en plus organisé et de moins en moins inoffensif, etc.

En conséquence, le phénomène n’est pas une nouvelle donne statique à intégrer : c’est un nouveau paradigme en émergence, qui pointe tout juste le bout de son nez.

Cet article cherche à mettre en lumière plusieurs tendances qui en découlent, appelées à prendre de l’ampleur au fil du temps.

I – Le fait majeur de l’année 2019

Pour mieux percevoir ce qui émerge et comprendre en quoi ces tendances sont sérieuses, il est nécessaire, dans un premier temps, d’être au clair sur le basculement dont il est question ici.

2019 n’est pas tant « l’année du climat », comme le titreront peut-être certaines rétrospectives de fin d’année, mais l’année du tournant dans l’opinion publique.

Non pas que l’ensemble de la population se soit convertie aux idées écologistes – quoique la situation a bien plus évolué qu’on ne pourrait le penser (voir plus bas). Mais cette année est la première où l’écologie n’est plus un « sous-sujet » parmi bien d’autres, où il est pris autant au sérieux, où il est craint au point qu’Emmanuel Macron – le candidat le plus pro libre-échange de l’élection de 2017 – ait choisi de retirer la France du traité Mercosur et de se plier dans la foulée à un discours de contrition inédit sur l’écologie (« j’ai changé, très profondément »).

Les européennes n’étaient qu’un début

Politiquement, ce tournant s’est manifesté pour la première fois en France lors des élections européennes, qui ont vu différents partis se livrer à une surenchère inédite de promesses en la matière (Nathalie Loiseau a promis rien de moins que « 1000 milliards d’euros dans la transition écologique en cinq ans ») et où le parti écologiste (EELV) s’est hissé pour la première fois en tête des partis de gauche.

Le score d’EELV ayant déjà été élevé en 2009 à cette même élection sans véritable suite, il était tentant de considérer cette nouvelle percée comme un feu de paille propre aux élections européennes, qui n’aurait rien de représentatif pour les échéances électorales à venir.

Plusieurs signes indiquent aujourd’hui que cette analyse est partiellement erronée (…ce qui ne signifie pas pour autant – c’est important de le souligner – qu’EELV captera toutes ces aspirations).

En septembre, l’enquête 2019 « Fractures françaises » réalisée annuellement depuis 2013 par Ipsos Sopra-Steria indiquait qu’ « au cours des deux dernières années, l’environnement, qui n’avait jamais été la principale préoccupation des Français, a progressé de manière quasi continue pour s’installer à la première place ».

2019 marque bien un tournant dans la mesure où un grand nombre de barrières sont tombées, d’après les résultats de cette même enquête :

-En termes de revenus : « L’environnement n’est plus la préoccupation des gens aisés mais de tout le monde » (seule exception : les individus en extrême difficulté, dont le foyer gagne moins de 1 200 euros).

-En termes de classes sociales : « 55% de ceux qui se considèrent comme appartenant aux milieux populaires citent l’environnement comme priorité, juste devant le pouvoir d’achat (54 %). C’est autant que ceux qui se considèrent comme appartenant aux classes moyennes (53 %). »

-En termes de catégories socio-professionnelles : l’environnement est la deuxième priorité « chez les ouvriers et les employés, loin devant l’avenir du système social ou l’immigration, même si le pouvoir d’achat reste leur premier sujet. »

-En termes d’âge : l’environnement n’est pas seulement la priorité des jeunes mais également « désormais la deuxième priorité des plus de 60 ans, avec 49 % de citations, juste derrière l’avenir du système social ».

La campagne des municipales pourrait confirmer la tendance.Cécile Cornudet, éditorialiste politique des Echos, écrivait récemment : « ni gauche-droite ni progressistes-nationalistes, la précampagne pour les élections municipales met en lumière un nouveau clivage politique : écologie radicale versus écologie « des petits pas » ».

Un sondage récent d’Harris Interactive indiquait justement que « l’écologie se classe en deuxième position des thématiques qui compteront le plus dans le vote des Français » pour les municipales, après les impôts locaux. De fait, des sondages étudiés cet été par Matignon accréditent l’idée d’une dynamique particulièrement importante des idées vertes, en particulier dans les grandes villes. « Le fait nouveau, c’est que l’électorat écologiste a un socle constitué, qui tourne autour de 16 à 22 points », indique au Monde un conseiller d’Edouard Philippe. Dans une douzaine de grandes villes, « à chaque fois, le candidat écolo arrive en deuxième position. »

Plus profondément, au-delà de leur seule manifestation quantitative, les préoccupations écologiques commencent à redéfinir un certain nombre de positions politiques, à gauche comme à droite.

A gauche, les questions de (dé)croissance et de sobriété sont en passe de fracturer ce qui restait du Parti Socialiste : tandis qu’une partie des sympathisants défend, comme EELV, l’incompatibilité entre « productivisme et écologie » (ce qui était la ligne de la liste de Glucksmann, donc du PS, aux européennes), d’autres (souvent plus historiques) comme Stéphane Le Foll affirment « ne pas être pour la sobriété, mais pour une croissance sûre qui porte le progrès ». Ces deux lignes seront très difficiles à réconcilier. En réalité cependant, le créneau de la « croissance verte » étant déjà pris par En Marche, il y a peu de suspens sur le seul choix véritablement envisageable pour un parti de gauche pour se démarquer.

A droite, le phénomène est moins perceptible mais n’est pas inexistant pour autant, bien que plus mesuré pour l’heure. Il ne devrait faire que grandir à mesure du renouvellement des générations :

Bien sûr, les chiffres présentés plus haut doivent être pris avec un certain recul :

  1. Ils n’empêchent pas un décalage entre les opinions affichées et les actes. Le succès massif des SUV (à l’impact écologique important) en France et en Europe (où leur part de marché a plus que quadruplé ces 10 dernières années) en sont un exemple parmi d’autres.

  2. Les sondages sur les « principales préoccupations » ont l’habitude de varier (en fonction du contexte politique et social, des questions posées, etc.). Par ailleurs, ils ne se traduisent pas forcément directement dans les intentions de vote puis dans les votes effectifs (a fortiori pour une élection aussi personnifiée que les présidentielles). Enfin, comme déjà souligné plus haut, « percée du sujet écologie » ne signifie pas nécessairement « percée du vote EELV ».

  3. Ces chiffres peuvent évoluer à la baisse pour des raisons conjoncturelles : on sait à quel point la survenue d’un événement à l’impact émotionnel fort sur l’opinion peut bouger soudainement les lignes. Du reste, il est probable que l’été caniculaire que la France a connu ait joué un rôle important sur les opinions et chiffres cités ci-dessus.


Tout cela mérite d’être souligné mais ne doit pas masquer pour autant la tendance de fond.

Du reste, la « matrice écologique » en émergence – pour reprendre les mots de Jérôme Fourquet de l’IFOP – est loin d’être propre au paysage politique français. Citons ici quelques exemples parmi d’autres :

-En Allemagne, les Verts « sont au cœur du débat et donnent le ton », racontait en septembre Thomas Wieder, correspondant du Monde à Berlin. « En face, la CDU et le SPD sont contraints à des contorsions douloureuses afin de ménager des électeurs aux aspirations contradictoires et qui, pour les plus jeunes, semblent de plus en plus convaincus que leur discours est obsolète. »

-En Suisse, les partis écologistes ont connu en octobre un « résultat électoral historique» : « les écolos de droite et de gauche se sont imposés comme une force politique de premier plan » écrivait en octobre Marie Bourreau dans Le Monde, ajoutant : « à l’échelle de la Suisse – connue pour la stabilité de son paysage politique – c’est un tremblement de terre ».

-Aux Etats-Unis, le climat s’est imposé comme l’un des enjeux majeurs de la campagne démocrate. Signe des temps : début septembre, CNN a tenu pour la première une émission de sept heures entières sur le sujet, interrogeant chacun des 10 principaux candidats tour à tour. Arnaud Leparmentier, correspondant du Monde à New York, va même jusqu’à écrire qu’entre les démocrates centristes (comme Joe Biden) et la politique de Donald Trump (au-delà des mots et des postures), « le seul vrai clivage est le climat ».

 “Climate politics has quickly become the next big battle in the culture war—on a global scale” (The New Republic)

-Au Canada, on pouvait lire récemment dans Lapresse.ca que « le climat est la priorité des Canadiens plus que pour n’importe quel scrutin jusqu’ici ».

-Etc.

Tous les domaines sont concernés


Bien au-delà du champ politique, il est frappant de voir les préoccupations écologiques s’immiscer aujourd’hui partout – y compris, parfois, là où on ne les attendait pas :

-Dans l’art et le divertissement : « la musique de 2019 est hantée par l’effondrement climatique » titrait à la rentrée Les Inrocks ; « les jeux vidéo à venir semblent obsédés par la question climatique » écrivait de son côté Le Mondefin août, en précisant que « le plus important salon européen du jeu vidéo [qui s’est tenu en août] témoigne d’une obsession partagée par des créateurs de tous les continents : l’environnement. »

-Dans l’édition jeunesse : aux Etats-Unis, le nombre de livres pour enfants centrés sur la crise climatique et l’environnement aurait plus que doublé au cours de l’année précédente. « Clairement, je dirais qu’il y a eu un effet Greta Thunberg » témoigne une éditrice. « Elle a galvanisé l’appétit des jeunes et celui des éditeurs pour ce type d’histoires ».

-Dans le domaine funéraire : « A Paris, la vague écolo atteint même le domaine de la mort. Dès septembre, un premier espace funéraire écologique sera en principe créé dans un des vingt cimetières qui dépendent de la Ville de Paris pour répondre aux demandes de plus en plus nombreuses de « funérailles écologiques » (Le Monde, 4 juillet).

-Dans l’orientation des jeunes et les débouchés professionnels : « Les études de plasturgie [industrie du plastique] sont bousculées par les aspirations écologiques des étudiants » apprenait-on par exemple en juin. « C’est la première chose que mes professeurs ont affirmée lorsque nous sommes arrivés en classe de seconde professionnelle : il y a si peu de candidats que le travail est assuré à l’issue de notre formation » témoigne une étudiante.

Certaines décisions, encore impensables il y a deux ans, témoignent de ce changement de paradigme. A cet égard, l’annonce d’Intermarché de modifier 900 recettes afin d’être meilleur sur l’application Yuka (qui aurait été téléchargée à ce jour par 18 millions de Français !) restera peut-être comme l’exemple le plus emblématique de 2019 en la matière.

A l’avenir, pour les entreprises, l’erreur typique ne sera pas tant de laisser de côté les préoccupations écologiques (elles n’auront pas vraiment le choix) mais d’agir seulement par à-coups, sans cohérence globale ou constance dans le temps.

Demain, la confiance des consommateurs dans l’impact positif d’une entreprise deviendra plus que jamais pour celle-ci un avantage compétitif, à l’heure où des efforts seront attendus de la part de tous les acteurs de la société (citoyens, entreprises, gouvernements…). Dans ce paradigme, le défi principal pour les marques qui tenteront de faire leur mue sera d’éviter les ruptures de confiance soudaines, amplifiées par les réseaux sociaux(comme le « bad buzz » d’Air France cet été qui s’est pris les pieds dans le tapis avec une publicité maladroite en pleine canicule) : ces ruptures risquent de décrédibiliser toute une stratégie patiemment mise en route, et de conduire à un sentiment de trahison dont il sera ensuite difficile de se défaire.

II – A quoi s’attendre demain ?


Il faut se replonger dans le contexte de 2017 – où le sujet « écologie » était resté presque marginal lors de la campagne présidentielle, notamment dans les différents débats, et où la collapsologie, Extinction Rebellion et Greta Thunberg étaient bien loin de faire les titres – pour mesurer le chemin parcouru en l’espace de deux ans.

Dans une époque marquée par les « buzz » éphémères, il n’est pas forcément évident de percevoir que ce chemin parcouru n’est pas une « mode » (« l’air du moment est à l’écologie » entend-on parfois, comme si le flambeau allait tôt ou tard être repris par une autre tendance) mais bel et bien seulement une première étape.

Un effet de cliquet

2019 a vraisemblablement été l’année d’un effet de cliquet dans la perception du dérèglement écologique. Non seulement il est improbable que nous revenions structurellement en arrière, mais plus encore, les effets du dérèglement ne feront que pousser pour le franchissement des crans suivants, les uns après les autres, conduisant à faire sauter des digues dans nos schémas mentaux.

Ces digues sauteront d’autant plus facilement que les effets du dérèglement nous toucheront directement, sur notre territoire, jusque dans nos habitations et notre chair…

C’est par exemple le cas des feux de forêts, appelés à s’intensifier sur tout le territoire : « le réchauffement climatique avec ses épisodes paroxystiques de sécheresse et de chaleur va soumettre l’ensemble des écosystèmes, méditerranéen, préalpin, pyrénéen, océanique et plus largement national (…) à des feux majeurs et extrêmes » écrit ainsi le spécialiste Jean-Paul Monet, qui cite notamment le Limousin, le Centre, l’Ile de France et les Vosges comme régions qui seront « immanquablement concernées ». De leur côté, les zones déjà en danger risquent de voir leur situation encore se dégrader: l’association Forêt Méditerranéenne alerte par exemple sur la menace d’un « nouveau type de feux » qui « génèrent leurs propres vents, responsables de vitesses de propagation et de puissance exceptionnelles, consommant jusqu’à 5000 hectares à l’heure »…

Dans le même ordre d’idées, 1 million d’habitants en France métropolitaine risquent de subir des inondations annuelles d’ici 2050 d’après une nouvelle étude. Ces manifestations d’une ampleur inédite, ressenties au niveau personnel, ne feront qu’accélérer le changement de regards sur le sujet écologique.

Le phénomène se constate d’ores et déjà par exemple aux Etats-Unis. Fin octobre, l’éditorialiste du New York Times Farhad Manjoo, d’ordinaire plutôt centré sur les sujets technologiques, écrivait ces mots forts suite aux incendies en Californie :

« C’est la fin de la Californie telle qu’on la connait. (…) Notre mode de vie entier est construit sur une série de mythes : le mythe de l’espace infini, du carburant infini, de l’eau infinie, de l’optimisme infini, de l’étalement infini. Un par un, ces mythes s’effondrent, brûlés dans les flammes. Nous manquons d’espace, de maison, d’eau, de route et maintenant d’électricité.

L’apocalypse est désormais ressentie de façon plus élémentaire, au niveau géographique et climatique. (…) La Californie, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, ne pourra pas survivre au climat à venir. Ou bien nous modifions la façon dont nous vivons ici, ou bien nombre d’entre nous ne vivrons plus ici. »

Un décalage des positions

La prise de conscience progressive, inéluctable, de la gravité de la situation (directement liée au développement, lui aussi inarrêtable sur les prochaines décennies, des conséquences concrètes du réchauffement) devrait provoquer un décalage des positions de chacun. Pour schématiser grossièrement :

  • Les acteurs qui avaient eu tendance jusqu’alors à reléguer l’écologie au rang de sujet secondaire seront probablement forcés de faire des concessions dans leur discours, qui prendra alors une tournure plus « verte », que cela soit sincère ou non.

  • Les « modérés » seront amenés à durcir quelque peu leurs positions. Exemple récent : l’économiste Daniel Cohen – pas particulièrement réputé pour être un « ayatollah du climat » – défend aujourd’hui l’idée de donner au Haut conseil pour le climat un « droit de veto » sur « quelque traité commercial que ce soit » avant signature par la France. Une telle décision constituerait un retournement radical et reviendrait à refuser une partie importante des accords commerciaux internationaux. Attendons-nous à d’autres prises de position en ce sens dans les années à venir, de la part d’autres personnalités et au-delà des seuls accords commerciaux. En la matière, le premier rapport annuel du Haut Conseil pour le Climat (instance indépendante composée d’experts scientifiques français reconnus, mise en place par l’Elysée), sorti cet été, n’a pas reçu la lumière qu’il méritait. Ses recommandations – visant « seulement » à faire en sorte que la France atteigne ses objectifs climatiques –étaient pourtant chocs

  • Les acteurs déjà convaincus iront plus loin dans leurs convictions et leur engagement. Ils seront plus nombreux à s’autoriser des idées et actions plus osées qu’aujourd’hui, en rupture avec ce qui se pensait et se faisait jusqu’à présent. « L’écologie touche une génération de moins de 25 ans à un niveau de radicalité inconnu pour nous » confiait récemment un membre du gouvernement en off, à juste titre – bien que les jeunes ne soient pas les seuls concernés.

Sur le plan des idées

Sans même penser au futur, les lignes bougent dès à présent, y compris sur les clivages fondamentaux.

  • Sur la déconsommation. Une étude du cabinet Greenflex parue à la rentrée sur la « consommation durable » montre que l’année « 2019 marque une véritable rupture par rapport à 2017, année de la dernière étude » : « alors qu’il y a deux ans « consommation responsable » rimait surtout avec « consommer autrement », la nécessité de « réduire sa consommation en général » a fait depuis un bond dans la conscience des gens. Elle est désormais citée par 27% des Français interrogés, contre 14% en 2017 » relate La Tribune.
    On s’approche désormais du seuil symbolique d’1 Français sur 2 affirmant désormais limiter ses achats de produits neufs par conviction.
  • Sur la question de la contrainte. Un sondage mené en septembre pour Libération indiquait que « 61 % des sondés aspirent à un rôle «beaucoup plus autoritaire» de l’Etat en matière environnementale, imposant des «règles contraignantes», par opposition à la simple «incitation».

  • Sur la croissance. Début octobre, les citoyens tirés au sort pour la Convention citoyenne pour le climat ont donné une réponse claire au moment de désigner le principal frein à la transition écologique : « l’obsession pour la croissance ». « A leurs yeux, spontanément et très majoritairement, la croissance apparaît comme un problème, pas une solution » écrit l’économiste Eloi Laurent.

Cette opinion semble s’étendre. D’après un sondage Odoxa d’octobre, la majorité de Français – tous bords politiques confondus – considèrent désormais que la réduction drastique de notre consommation serait plus efficace pour l’environnement qu’une croissance « verte » fondée sur des technologies propres.

Les mentalités évoluent jusque dans certains bastions jugés jusqu’ici « imprenables » : fin octobre, on découvrait avec surprise dans le très pro-business Financial Times une chronique intitulée « Le mythe de la croissance verte », qui n’y allait pas par quatre chemins :

« Notre génération doit choisir : nous pouvons être verts ou être en croissance, mais pas les deux à la fois. (…) C’est vrai que nous gagnons en efficacité énergétique. Les bateaux, voitures et avions ont tous réduit leur consommation d’énergie au kilomètre. Mais comme William Jevons l’a souligné en 1865, lorsque les carburants deviennent moins chers et plus efficaces, nous en utilisons davantage [c’est l’effet rebond]. (…) Si la croissance verte n’existe pas, la seule façon d’empêcher la catastrophe climatique est de décroître à partir de maintenant, et non en 2050 ».

Pour le chercheur Luc Semal, « ce qui change, c’est que nous assistons peut-être à une forme de démarginalisation du discours sur les limites de la croissance, autrefois restreint à quelques cercles politiques. Prenons par exemple les récentes prises de position contre l’aviation : cela aurait été inimaginable il y a dix ans. L’idée qu’il faille limiter les transports aériens, voire réduire notre mobilité, gagne du terrain ».

Ces évolutions donneront lieu à de nouvelles polarisations. La croissance en est une, avec en toile de fond le débat sur le fameux « découplage », qui a fait l’objet d’un rapport récent du European Environment Bureau (conclusion du rapport : « Il n’existe nulle part de preuve empirique d’un découplage entre la croissance économique et les pressions sur l’environnement à une échelle suffisante pour faire face à la crise environnementale, et, ce qui est sans doute plus important, un tel découplage a peu de chances de se produire dans le futur »).

La question de la régulation est une autre de ces polarisations. A mesure que les préoccupations environnementales s’accentue(ro)nt, le clivage porte(ra) de moins en moins sur la nécessité d’une plus forte régulation en matière climatique (idée appelée à être de plus en plus consensuelle), mais de plus en plus sur sa forme : pour schématiser, régulation par les prix pour les libéraux, par les quantités pour les plus critiques du « laissez faire ».

L’économiste Christian Gollier (entre autres DG de la Toulouse School of Economics) considère par exemple dans un ouvrage récent que l’instauration d’un prix unique et universel du carbone est notre seul salut face au changement climatique : « L’histoire de l’humanité nous enseigne qu’il n’existe pas de grande mutation sociétale d’ampleur réussie sans modification des comportements par les prix. Nous ne nous désintoxiquerons pas des énergies fossiles sans en augmenter le prix ».

A l’autre bout du spectre, la régulation par les quantités (quotas) serait, d’après ses promoteurs, à la fois plus efficace et plus solidaire qu’une régulation par les prix (taxes). Une piste aujourd’hui en marge du débat public comme la carte carbone pourrait dans quelques années s’immiscer peu à peu dans les discussions.

Sur le plan des actions collectives

Les individus déjà engagés seront de plus en plus nombreux à vouloir s’essayer aux méthodes d’actions de désobéissance civile, non-violentes mais plus radicales que les actions plus classiques qui commencent à lasser. « Après les marches, la désobéissance civile » titrait ainsi une tribune récente. Les témoignages sont nombreux à affluer en ce sens (« J’ai changé mon mode de vie, signé des pétitions, participé au collectif des Citoyens pour le climat qui organise les marches. Mais il n’y a pas de résultat. Je me suis engagée à Extinction Rebellion car les actions sont plus radicales » raconte par exemple une militante au site Reporterre), ce que justifie Jean-François Julliard, directeur de Greenpeace France : « Face à l’urgence, et devant une rehausse des alarmes, il faut en parallèle une rehausse de nos engagements ».

Cet effet de décalage n’empêche pas certains de faire le grand saut directement : « beaucoup de personnes grillent maintenant les étapes classiques du parcours militant – les distributions de tracts, les soirées débats. Ils vont directement vers la désobéissance » note ainsi Jean-François Julliard. Ainsi, sur les 2 000 activistes ayant bloqué au printemps les sièges d’EDF, Total et la Société Générale à la Défense, deux tiers étaient nouveaux et n’avaient jamais participé à une action jusqu’alors.

Il est à parier qu’Extinction Rebellion (ou un mouvement similaire) ne fera que gagner en puissance au fur et à mesure des années, et ce partout dans le monde.

D’ores et déjà ce mouvement commence à être soutenu par des « figures », comme en Suisse où des universitaires – dont le Prix Nobel de Chimie 2017 – ont signé une tribune en ce sens, ce qu’ils justifient ainsi : « lorsqu’un gouvernement renonce sciemment à sa responsabilité de protéger ses citoyens, il a échoué dans son rôle essentiel. Le contrat social a donc été brisé et il est dès lors fondé de se rebeller ».

De même, le chroniqueur environnement du Guardian, George Monbiot, écrivait récemment que « l’Histoire jugera positivement les activistes climatique », ajoutant que « chaque avancée en termes de justice, paix et démocratie a été rendue possible par de la désobéissance ».

De fait, les formations à la désobéissance civile sont aujourd’hui prises d’assaut. L’été dernier, pendant une dizaine de jours, plus d’un millier de personnes (dont la moitié entre 18 et 30 ans) ont participé à un « camp climat » organisé par plusieurs ONG pour transmettre leur expérience en matière d’actions radicales non-violentes. Jamais cet événement n’avait eu autant de demandes d’inscriptions ; 300 demandeurs se sont même retrouvés sur liste d’attente. Depuis septembre, comme le raconte une militante, « à Paris, chaque semaine, entre 120 et 180 personnes se présentent aux réunions d’accueil. Tous les weekends, on organise des formations à la désobéissance civile et elles sont pleines. »

Au-delà de leur croissance quantitative (nombre d’actions, nombre d’individus engagés), ces actions de désobéissance civile seront amenées à se diversifier dans leur nature : encore relativement inoffensives aujourd’hui, elles chercheront probablement à être moins symboliques à l’avenir (…ce qui leur fera à la fois prendre plus de poids et subir plus de critiques). L’exemple des militants britanniques voulant perturber le fonctionnement d’aéroports au moyen de drones en est un signe avant-coureur.

Le mouvement politique de demain ?

Dans un billet publié sur Mediapart, le blogueur Olivier Tonneau souligne que l’action d’Extinction Rebellion (dit XR) devrait influer sur l’opinion publique et, par voie de conséquence, sur ce que les partis seront amenés à proposer pour les échéances électorales à venir : « XR va plus loin que les partis politiques : aucun d’entre eux n’ose évoquer la nécessité de mesures extrêmes, même temporaires. C’est que les partis ont peur, ce faisant, de se rendre impopulaires et de se barrer la route du pouvoir. En répandant la conscience de l’urgence et en promouvant un idéal de sobriété, XR fait en quelque sorte un travail d’éducation populaire qui prépare le terrain à des programmes politiques plus ambitieux ».

En allant plus loin : plutôt que « seulement » ouvrir la voie pour les partis, Extinction Rebellion n’est-il pas directement l’un des mouvements politiques de demain ? La question mérite d’être posée à l’heure où la gauche (et pas que !) semble avoir bien du mal à faire renaître une formation puissante. En pratique, XR constitue bien un mouvement dont le but est éminemment politique, qui dit « partager une vision du changement », prôner dans ses valeurs l’inclusion (« Tout le monde est le bienvenu. Même les policiers. On les a invités à venir discuter mais sans gaz lacrimo ou LBD. Les politiques c’est pareil » témoigne un militant), et refuser les « discours moralisateurs et culpabilisants » au niveau individuel.

Une tribune écrite par plusieurs membres du mouvement semble aller dans ce sens : « Nous ne sommes pas un mouvement politique au sens classique. (…) Notre approche dépasse le cadre politique habituel. (…) Notre message politique est dans l’action même » – les actes plutôt que les seules paroles, en somme, ce qui n’est pas antinomique avec la « réflexion » que le mouvement dit « valoriser ». Les ingrédients d’un mouvement politique alternatif semblent donc en germe (ce qui ne veut pas dire, évidemment, que le mouvement ait forcément vocation à participer directement à des élections) ; son évolution sera à suivre de près ces prochaines années.

Quelques projections…


Face au constat développé jusqu’ici, citons ici pêle-mêle quelques-unes des évolutions qui pourraient survenir dans différentes sphères et horizons de temps :

Au niveau des organisations

Les annonces de « compensation », devenue la pierre angulaire des plans (de communication) environnementaux de différents acteurs privés comme publics, pourraient faire de moins en moins effet à mesure que leurs limites – parfois leurs incohérences – seront mieux mises en lumière.

Les études ne manquent pas sur le sujet. Celle réalisée récemment par des scientifiques du Muséum national d’Histoire naturelle révèle ainsi la part d’esbroufe de nombreux projets de ce type en matière de biodiversité. « Les campagnes de reforestation, nouveau greenwashing des entreprises ? » interrogeait, là aussi, la revue Socialter il y a peu, en s’appuyant sur le travail des Amis de la Terre (« Planter des arbres pour polluer tranquille ? »).

En particulier, lorsque les actions de compensation reviennent à acheter des crédits carbone, une certaine vigilance s’impose : comme l’explique le cabinet spécialisé Carbone4, « il y a autant de type de crédits carbone qu’il y a d’activités émettrices de CO2 » : dès lors, c’est « la nature des crédits carbone achetés » qui « conditionne la solidité d’un engagement au regard de la lutte contre le changement climatique ».

Surtout, « cette démarche ne doit pas constituer un cache-sexe bien commode pour s’acheter une bonne conscience écologique. Une stratégie robuste (…) doit chercher à réduire coûte que coûte ses émissions en absolu ». Pour cette raison Carbone4 propose de changer de sémantique : passer d’une logique de « compensation » à une logique de « contribution » aux réductions, ce qui doit conduire à des résultats plus efficaces. Demain, la mode des annonces de « compensation », qui pourrait voir leur crédibilité de plus en plus écornée, pourrait donc être dépassée au profit d’actions plus engageantes.

Au niveau individuel

La très large insuffisance des « gestes individuels » – malgré leur impact réel et leur nécessité – pour répondre à l’urgence climatique sera de plus en plus mise en lumière à mesure que des travaux en montrent les limites, comme celui récemment effectué par Carbone4 : « Nous avons établi une liste d’une douzaine d’actions relevant de la seule volonté d’un individu [puis] regardé ce qu’il était possible d’espérer en termes de baisse de l’empreinte carbone. (…) Au total, la combinaison d’une posture « réaliste » en termes de gestes individuels (environ -10%) et d’investissements au niveau individuel (environ -10%), induirait une baisse d’environ -20% de l’empreinte carbone personnelle, soit le quart des efforts nécessaires pour parvenir à l’objectif 2°C. La part restante de la baisse des émissions relève d’investissements et de règles collectives qui sont du ressort de l’État et des entreprises ».

Par ailleurs, sur un tout autre plan (quoique…), le thème de l’éco-anxiété – que certains psychothérapeutes considèrent aujourd’hui surtout comme un « fantasme de journalistes »… – continuera probablement de « monter ». Si les scientifiques de l’environnement sont aujourd’hui parmi les premiers concernés (cf ces travaux récents publiés dans la revue Nature), on voit mal comment le phénomène ne pourrait pas toucher de plus en plus le grand public. A l’extrême, l’éco-anxiété pourrait provoquer des réactions malheureuses voire dangereuses sur des individus instables et/ou facilement manipulables.

Au niveau politique

Chaque parti va devoir trouver sa propre ligne (qu’il présentera comme) écologique. Il est peu probable qu’un parti (important) puisse désormais se permettre de se présenter en opposition à la tendance de fond de l’opinion : la position « l’écologie, ça commence à bien faire » (2011, N.Sarkozy) n’est aujourd’hui stratégiquement plus tenable pour une formation visant l’arrivée au pouvoir.

Certaines de ces nouvelles lignes sont déjà identifiables (l’écologie qui assume l’horizon de la décroissance pour une partie de la gauche côté FI et EELV ; « l’écologie sociale » pour la sphère PS, pour laquelle l’écologie doit s’imbriquer dans le social et non l’inverse ; « l’écologie pragmatique » et « positive » côté LREM et une partie de la droite ; « l’écologie des territoires » façon Xavier Bertrand, assez floue en pratique mais pouvant s’avérer efficace électoralement ; l’écologie identitaire côté Marine Le Pen ; etc.).

Dans bien des cas, il s’agira surtout dans un premier temps de marketing politique dans lequel des lignes existantes seront « verdies » sans que le reste ne soit bouleversé. Rien n’indique l’émergence à court terme d’une reconfiguration du paysage politique autour de l’écologie : on peut plutôt parier dans un premier temps sur un « verdissement » général, qui n’en aura pas moins des impacts réels sur certains choix de propositions et mesures. Ainsi, le fait que le complexe géant EuropaCity au nord-est de Paris soit aujourd’hui sérieusement sur la sellette est directement lié à la montée de l’écologie dans l’opinion publique, qui est désormais surveillée comme lait sur le feu par le gouvernement au même titre que les préoccupations sociales plus classiques – à ce point, c’est inédit.

Mais au-delà de ce « simple verdissement », de nouvelles fractures, plus profondes, émergeront sans doute. Début septembre, à Orange, le candidat LR déclaré pour les municipales, Gilles Laroyenne, a annoncé par surprise sa démission du parti en dénonçant « les dernières prises de position au plus haut niveau [du parti] sur les questions environnementales ». Ses propos sont inhabituels pour un membre de LR : « Je n’ai plus ma place dans un parti qui ne déclare pas comme priorité numéro 1 la lutte contre le réchauffement climatique. Il nous faut sortir d’une logique de croissance productiviste, qu’elle soit de droite ou de gauche. La tâche est immense et urgente. Je n’entends aucun écho par les responsables de notre parti à ces faits scientifiques avérés qui menacent notre survie collective ».

Cet épisode restera-t-il comme un épiphénomène marginal, anecdotique, ou constitue-t-il le début d’un frémissement à prendre au sérieux ? Les prochaines années nous le diront.

Au niveau de l’analyse économique

Les analyses économiques ne pourront que s’améliorer dans leur prise en compte des enjeux écologiques, et en particulier de la biodiversité, tant elles partent de loin. « Sur la question environnementale, la biodiversité est le sujet le moins bien compris des économistes, eux qui ont déjà beaucoup de mal à intégrer la question climatique » considère ainsi Gaël Giraud, économiste spécialiste des enjeux environnementaux.

Par ailleurs, parmi la multitude de problématiques ouvertes par la question écologique, celle de la comptabilité écologique est l’exemple typique de signal faible appelé à gagner en importance. Une chaire dédiée vient d’ailleurs d’être lancée début septembre, reliée notamment à AgroParisTech et à Dauphine. Attendons-nous à voir le sujet faire (plus nettement) son émergence dans le débat public.

Sur le choix des mots

L’évolution de la sémantique sur le sujet n’est pas anodine. Citons ici deux exemples :

-L’expression « développement durable » a nettement perdu de sa superbe par rapport à la décennie 2000 et au tout début de la décennie 2010, quand elle était reine. Comme le formule Luc Semal, maître de conférences en science politique au Muséum national d’Histoire naturelle, « nous vivons une période d’assèchement des espoirs placés dans le développement durable. Il y a une forme de désillusion : on commence à comprendre que maîtriser le réchauffement climatique en deçà de 1,5 °C ne se fera pas. Et que même en deçà de 2 °C, c’est très improbable. »

-Le journal The Guardian a annoncé en mai 2019 utiliser désormais les termes « urgence, crise ou rupture climatique » plutôt que « changement climatique ». On peut envisager que d’autres médias le suivent dans cette initiative, enclenchant un mouvement qui marquerait un effet de cliquet.

Sur notre vision collective de la question écologique

Les voix critiquant la focalisation sur le seul problème du climat parmi l’ensemble des problèmes environnementaux devraient gagner en audience à mesure que des solutions très contestées de géo-ingénierie (consistant à manipuler le climat et l’environnement) seront mises en avant par certains acteurs comme tentatives de dernières chances pour résorber les effets du dérèglement.

C’est par exemple ce que dénonce Aurélien Barrau : « Il existe une tendance très marquée à considérer le climat en priorité, pour l’importance qu’il joue dans la continuité des activités humaines. C’est gravissime, parce qu’à cette aune, le jour venu, la géo-ingénierie s’imposera, quitte à pourrir ce qui reste de vie dans les océans, par exemple. On n’aura rien appris et tout perdu. Seule la priorité à la protection du vivant peut inverser le processus de destruction (climat inclus, bien entendu). »

Le chercheur Luc Semal abonde dans le même sens : « Les scénarios de transition énergétique qui veulent nous faire passer à 100 % de renouvelables sans réduire le niveau de confort énergétique impliqueraient des conséquences dramatiques pour la biodiversité ».

En somme, si la distinction entre objectif purement climatique d’une part, et protection du vivant d’autre part – malgré les liens forts et certains qu’ils entretiennent – fait encore peu parler à l’heure où le sujet environnemental est souvent vu comme un « tout » uni par le grand public, elle est appelée à être (plus) considérée à l’avenir.

Et aussi

Nous pourrions aussi évoquer les questions de…

transports et mobilité, avec (entre autres) le début d’une renaissance des trains de nuit. Leur marché est en plein développement notamment en Autriche, où la compagnie ÖBB note depuis plus de six mois une croissance inhabituellement forte de la fréquentation de ses lignes nocturnes, qu’elle explique par les préoccupations environnementales. « Quand on observe les discussions politiques sur l’environnement en Europe, on se dit que les jalons sont posés, expliquait au début de l’année l’un des cadres d’ÖBB. Mais, à mon avis, il faudra attendre encore deux à trois ans pour qu’il y ait une vraie bascule. A ce moment-là, nous serons les mieux préparés. »

Dans le même ordre d’idées, un sondage récent indiquait que « 60% des Suisses voyageraient volontiers en Europe en utilisant les trains de nuit ». En France, le gouvernement a annoncé récemment vouloir « réinvestir » dans la rénovation des trains de nuit (rénovation des couchettes, installation du wifi et de prises, amélioration de l’éclairage…) et « prolonger le contrat pour les lignes actuelles ». Dépoussiérage complet de « l’expérience client » et nouveau modèle (l’association « Objectif train de nuit » suggère par exemple de proposer des trains mixtes fret + voyageurs) pourraient être les catalyseurs de ce phénomène à suivre.

tourisme, dont l’avenir est intimement lié à la montée des questionnements écologiques. Un article dédié y sera consacré sur ce site.

…et tant d’autres domaines qui seront affectés par la croissance des préoccupation écologiques de la même façon que la révolution numérique provoque des « disruptions » sur un grand nombre de secteurs, avec des gagnants et des perdants, et des acteurs capables d’anticiper des basculements tandis que d’autres tardent à en saisir la puissance et les implications.

Ce qui va accélérer le basculement

Les changements de points de vue passeront en large partie par les normes sociales (souvent l’angle mort des futurologues, dont le prisme technologique les conduit à d’importants biais dans leurs prédictions).

Tout l’imaginaire social est à réinventer. Les mentalités ont cependant déjà commencé à évoluer bien au-delà des cercles militants. Il n’est pas anodin que la revue Glamour Paris vienne par exemple d’organiser son premier concours sur « 20 espoirs de l’écologie » – un signe parmi d’autres que s’engager pour le sujet est devenu « hype ».

Le phénomène se retrouve au niveau des modes adolescentes (qui constituent parfois des signes avant-coureurs intéressants) avec la tendance dite de la « VSCO Girl », manifestement très récente et pourtant déjà suivie par un certain nombre de (pré)ados de la tranche 12-18. Selon le site Madmoizelle, la « VSCO Girl » typique « se déplace en vélo, une gourde réutilisable dans son panier », se prend en photo « dans des environnements naturels comme les champs, la montagne, la plage, mais surtout le parc ou un jardin : dès qu’il y a du vert, ça lui va ». Ce qui peut sembler ici anecdotique dit cependant quelque chose de ce « nouvel esprit du temps » dont il est ici question.

Le prochain palier sera franchi lorsque la pop culture s’emparera pleinement de l’urgence écologique. A cet égard, l’évolution des regards sur les combats féministes est une boussole intéressante. Le tube emblématique de 2013 était « Blurred Lines » ; celui de 2019 est « Balance ton quoi ». Qui connait les paroles de ces titres mesure le chemin parcouru sur le sujet. Blurred Lines, malgré les polémiques déjà existantes à sa sortie, ne ferait certainement pas parler de la même façon s’il était sorti à l’époque post-me too – du reste, même son interprète a récemment dû effectuer son mea culpa. De la même façon que la pop culture s’est emparée du sujet du féminisme sans en édulcorer le propos (ce qui n’était pas gagné ! « Je ne passerai pas à la radio parce que mes mots ne sont pas très beaux » chantait Angèle…), on pourrait la voir demain s’emparer de la crise écologique, sujet jusqu’ici considéré comme anxiogène et peu vendeur. Que le DJ Fatboy Slim ait récemment remixé l’un de ses tubes en y intégrant des paroles du discours de Greta Thunberg à l’ONU est un premier signe en ce sens. Bien d’autres pourraient suivre.

Entre autres facteurs d’accélération du basculement en cours, mentionnons-en trois autres qui devraient jouer un rôle non-négligeable :

-Les prises de position de célébrités qui non seulement souligneront la gravité des problèmes mais, plus encore, feront état de leurs craintes auront une influence à ne pas sous-estimer. Pensons au message spectaculaire récemment posté (puis vite supprimé) sur les réseaux sociaux par Lewis Hamilton, quintuple champion du monde de Formule 1 : « L’extinction de notre race devient de plus en plus probable si nous utilisons nos ressources de façon excessive. Le monde est un désastre, les dirigeants mondiaux ne se soucient pas de l’environnement. (…) Sincèrement, ma vie n’a aucun sens. (…) Honnêtement, j’ai envie de tout abandonner. De tout couper. »

-Le numérique, en parallèle des études démontrant son impact environnemental non-négligeable (même s’il faut aussi le remettre en perspective), fera apparaître de nouveaux outils capables de faire évoluer comportements et opinions. Une app comme Ma Petite Planète (compétition de défis écologiques entre amis, inspirée du fameux Mon Petit Gazon sur le football) est un exemple intéressant de gamification pour favoriser des actes individuels plus responsables, dans la veine de l’app 90jours. Le cabinet Haigo en a imaginé plusieurs autres dans un article dédié, comme cette idée de plug-in qui serait capable, en cas de recherche d’un internaute sur un comparateur de vols, de lui proposer un trajet alternatif en train.

-Enfin, le changement de regard sur les questions écologiques passe aussi par l’influence des jeunes (lorsqu’ils sont convaincus) sur leurs parents. Une étude parue en mai dans la revue Nature Climate Change montre que « les enfants peuvent accroître le niveau de préoccupation de leurs parents sur le changement climatique », non seulement parce que « les parents accordent une réelle importance à ce que leurs enfants pensent » mais aussi parce que contrairement aux adultes, « les point de vue des enfants sur la question n’est généralement pas relié à une idéologie politique enracinée »…

Ne pas sous-estimer l’impact des ruptures

Le cas du tabac le montre bien : si les restrictions imposées au fil des ans par les pouvoirs publics ont pu faire grincer des dents, il n’y a aujourd’hui plus de débat sur la légitimité de ces mesures. Jean-Marc Jancovici et Matthieu Auzanneau, du think tank « The Shift Project », dressent dès lors ce parallèle :« qui dira aujourd’hui que le changement climatique et l’air pollué de nos villes sont moins dangereux que le tabac ou l’alcool ? ». Ils interpellent notamment sur une question en passe de devenir un symbole :combien de temps encore les publicités pour les véhicules particulièrement voraces en énergie resteront-elles en l’état ?

De manière générale, certaines pistes pour limiter les émissions de CO2 ou protéger la biodiversité sont quasi exclues du débat public dominant à l’heure actuelle, car jugées trop radicales. Or l’Histoire montre que la survenue d’événements puissants et inattendus peut amener l’opinion publique et l’élite dirigeante à prendre parti pour des points de vue considérés jusque-là comme impensables.

Certains épisodes historiques comme la Grande Dépression dans les années 1930 ont ainsi fait basculer soudainement des opinions dominantes. Aux Etats-Unis par exemple, les tentatives d’instaurer une assurance vieillesse financée par les contribuables sont restées au point mort durant des décennies (avec même des arrestations de certains militants après la première guerre mondiale) jusqu’à ce que la crise des années 1930 conduise à un renversement soudain de tendance, avec l’adoption massive de la loi sur la sécurité sociale en 1935 (372 votes contre 33 à la Chambre des représentants, 77 contre 6 au Sénat).

Nul ne peut prédire l’ampleur des conséquences sur l’opinion qu’auront les manifestations extrêmes dues au dérèglement climatique – mais il serait bien périlleux de croire qu’elles resteront aussi limitées et sages que certains l’imaginent aujourd’hui.

Quand nous nous repencherons dans vingt ans sur la période actuelle, nous serons surpris de la timidité de certaines décisions, de la superficialité de certains argumentaires déployés pour freiner les changements, de la médiatisation apportée à certains discours rétrogrades. Nous les regarderons de la même façon que nous considérons aujourd’hui les thèses climatosceptiques d’un Claude Allègre qui ont pourtant été développées, médiatisées et soutenues (par des personnalités comme Luc Ferry) il y a moins d’une décennie… Demain, les positions aujourd’hui considérées comme radicales paraîtront plutôt banales. La radicalité de demain ne sera pas celle que l’on croit. Nous n’avons encore rien vu.

Clément Jeanneau

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