Géopolitique, Prospective

Cinq mois plus tard

« Je pense très souvent à la figure de Cassandre. Si l’oiseau de mauvais augure essaie, par la parole, de faire advenir le mal, de le créer par une pensée magique, ce n’est pas le cas de Cassandre, qui dit seulement la vérité. On ne la croit pas, mais le fait de ne pas être crue ne signifie pas que cette réalité n’adviendra pas. On lui reproche une vérité dont elle n’est pas la cause. Toute la question est là : est-ce que les choses sont condamnées à advenir parce qu’on les nomme ? Ou est-ce qu’on peut les changer, justement, parce qu’elles ont été dites ? » – Laurent Mauvignier, entretiens avec Pascaline David.

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« C’est le livre dont tout le monde parle aujourd’hui. C’est le livre qui parle d’aujourd’hui » : c’est ce qu’écrivait la revue Le Grand Continent, le 26 novembre dernier.

Ce livre, c’est celui de Carlo Masala, « La guerre d’après ». Celui qui avait fait l’objet de la série d’articles « What if » publiée ici l’été dernier. Si vous ne l’avez pas lu, elle est donc encore d’actualité. Elle vous donnera tout le contexte pour les lignes qui suivront.

Depuis sa publication, il y a cinq mois, l’atmosphère a changé. Un cran, si ce n’est plus, a été franchi.

Le 17 décembre au matin, en Estonie, au sud du fleuve Narva, tout près de la frontière russe, trois garde-côtes russes se déplaçant à bord d’un aéroglisseur ont mis le pied sur le sol estonien. Les patrouilles estoniennes sont intervenues. Les Russes ont ensuite regagné leur territoire.

Cet épisode, qui peut sembler anodin mais ne l’est évidemment pas, est emblématique des actions de «guerre hybride» (sous le seuil d’un conflit armé) qui se multiplient ; il y a un mois, l’OTAN faisait d’ailleurs état d’une « accélération » des actions hostiles de la Russie. Comme le disait un commentateur, « « l’incident » du 17 décembre en Estonie n’en est pas un : c’est un prélèvement de données. Moscou teste la frontière, mesure la réaction, observe le délai de réponse, l’attention médiatique et la posture diplomatique. La Russie provoque des micro-violations répétées jusqu’à ce qu’une ligne cesse d’exister psychologiquement ».

C’est la stratégie du grignotage, qui vise à « user les défenses par mille petites piqûres plutôt qu’un grand coup » pour reprendre la formule du journaliste Dimitri Zufferey, dans une logique de « corrosion continue » de nos institutions.

En quelques mois, ces actions sont devenues si nombreuses qu’il faut effectivement reconnaître qu’elles ne suscitent plus, prises individuellement, la même réaction. Il serait trop fastidieux de les lister toutes ici mais parmi les moments tendus, citons tout de même celui du 19 septembre, quand trois chasseurs russes longeant la mer Baltique sont entrés dans l’espace aérien estonien durant 12 minutes. L’Estonie a alors demandé, pour la première fois depuis son entrée dans l’OTAN il y a 34 ans, une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU et l’activation de l’article 4 (consultation de tous ses membres en cas de violation territoriale). Si cet épisode appartient déjà au passé, balayé par les actualités suivantes, il ne faut pas pour autant le banaliser.

Moins de dix jours plus tôt, la Pologne avait déjà demandé l’activation de l’article 4, après une violation de son espace aérien par une dizaine de drones russes. Cet article n’avait plus été activé depuis 2022 (invasion en Ukraine) et précédemment 2014 (annexion de la Crimée).

La France est concernée elle aussi, et pas seulement par des cyberattaques, actions de désinformation ou de pure déstabilisation (étoiles de David taguées, mémorial de la Shoah vandalisé, cercueils déposés au pied de la tour Eiffel…). Là aussi un cap a été franchi : début octobre, trois drones ont survolé la base militaire de Mourmelon, dans la Marne, l’un des camps militaires les plus importants du pays ; un soldat a d’ailleurs tenté de les abattre, en vain. Plus problématique encore : début décembre, dans la rade de Brest, cinq drones ont survolé la base sous-marine la plus stratégique en France, celle qui comporte les quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, c’est-à-dire « le coeur de notre dissuasion nucléaire », comme l’explique Vincent Desportes, ancien général de division. « La base, située sur un bout d’île, est extrêmement bien protégée par les voies terrestres. C’est quand même surprenant que cinq drones aient pu la survoler » confie-t-il.

Plus globalement, pour illustrer le changement d’atmosphère depuis cet été évoqué plus haut, citons pêle-mêle, sur les seuls mois d’août à décembre :

-Les survols de sites sensibles par des drones dans différents pays d’Europe, ayant notamment conduit à la fermeture d’aéroports dans plusieurs pays durant plusieurs heures, en Belgique, au Danemark, ou encore en Allemagne (à Munich pendant 48 heures, par exemple) ;

-Le discours du chef d’état-major des armées, le général Mandon, cet automne, qui a marqué un avant et un après dans la perception du sujet par l’opinion (la partie 1, plus bas, y revient plus en détails) ;

-La publication en décembre du document de doctrine stratégique des Etats-Unis, qui officialise la ligne de Trump pour lequel l’alliance avec l’Europe relève désormais du passé ;  

-Les cyberattaques qui s’accentuent – celle récente sur La Poste ayant été revendiquée par des pirates russes. De même désormais « l’Allemagne est confrontée quotidiennement à des actes de sabotage, d’espionnage et de cyberattaques », a prévenu le chancelier allemand le 31 décembre, sans désormais que cela n’étonne ni n’émeuve plus que cela. On apprenait aussi récemment que le Royaume-Uni a connu une hausse de 50% de « cyberattaques d’ampleur significative » d’août 2024 à août 2025.

-Les propos le 22 décembre de JD Vance, vice-président des US et actuellement favori pour succéder à Trump aux élections dans deux ans, décrivant la France et le Royaume-Uni comme une potentielle menace existentielle d’ici quinze ans, en raison de leur possession de l’arme nucléaire et de leur risque de « se laisser submerger par des idées morales destructrices ».

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Pour ces raisons, un point cinq mois plus tard me semble utile. Je ne reviendrai pas ici sur les faits nouveaux ayant déjà largement fait les titres des média : ils ont été listés rapidement ci-dessus. L’idée ici est plutôt de présenter ce qui a retenu mon attention sur ces sujets ces derniers mois : analyses, commentaires, brèves ici et là qui peuvent vous intéresser vous aussi. Plus concrètement, dans l’ordre, nous verrons :

I – Cinq erreurs d’analyses sur les propos du chef d’état-major

II – Les plaintes d’auditeurs de Radio France : un exemple à prendre au sérieux

III – Lu, vu, entendu, en bref

IV – Trois analyses sur le scénario de Carlo Masala

Voilà le menu. Ce sera parfois relativement déstructuré, vous m’en excuserez, et je troque la narration de l’été dernier pour des comptes-rendus plus descriptifs ou analytiques ; mais les curieux y trouveront leur compte.

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I – Cinq erreurs d’analyses sur les propos du chef d’état-major

Cet article n’a pas vocation à disserter sur les propos tant commentés du général Mandon, chef d’état-major des armées (« il faut se préparer à un choc possible avec la Russie d’ici 3 à 4 ans » (…) ; « il faudra accepter de perdre nos enfants »). Néanmoins ces propos sont impossibles à contourner pour qui veut commenter l’évolution de ces sujets ces derniers mois ; tenons nous en donc à deux remarques. Elles serviront aussi à planter le décor .

Première remarque

La plupart des commentateurs se sont focalisés sur les mots cités ci-dessus. Mais comme l’écrit le grand reporter Vincent Lamigeon dans Challenges, « le discours du général Mandon, riche, argumenté, parfois dérangeant pour les certitudes de la France des années 2020, mérite mieux que la caricature paresseuse qui en a été faite ».

D’autres passages du discours auraient mérités d’être mis en avant :

– « La Russie au début du conflit en 2022, c’est moins d’un million d’hommes et de femmes sous l’uniforme. Aujourd’hui, c’est 1,3 million. Leur projection en 2030, ce n’est pas loin de 2 millions. 40 % de son économie va à l’industrie de défense. Aujourd’hui, la Russie produit plus d’équipements de défense qu’elle n’en consomme sur le front (ukrainien). Elle est clairement dans une phase de préparation de quelque chose d’autre. »

– « La Russie aujourd’hui se prépare à une confrontation à l’horizon 2030 avec nos pays. Elle s’organise pour ça. Je le sais par les éléments auxquels j’ai accès. Elle est convaincue que son ennemi existentiel, c’est l’OTAN, ce sont nos pays. ».

– « En 2008, la Russie décide d’attaquer la Géorgie. En 2014, elle s’empare de la Crimée. En 2022, elle relance une attaque en Ukraine en s’emparant de quatre régions qu’elle a quasiment conquises aujourd’hui. Quand on regarde donc ce film – 2008, 2014, 2022 -, il n’y a aucune raison d’imaginer que c’est la fin de la guerre sur notre continent. »

– « La Russie aujourd’hui est convaincue que les Européens sont faibles. Elle en est convaincue ». « Les Européens collectivement sont [pourtant] largement plus forts que la Russie » ; mais « il faut accepter que nous vivons dans un monde en risque et que nous pouvons devoir utiliser la force pour protéger ce que nous sommes ».

« Je suis convaincu que si nos ennemis voient notre détermination à nous défendre, ils iront voir ailleurs parce qu’ils savent que nous sommes plus forts ».

Seconde remarque

Plusieurs erreurs d’analyse ont été entendues sur les fameux propos tant commentés, indépendamment de l’opinion que chacun peut avoir sur ceux-ci (maladroits ou non, justes ou non, ambigus ou non sur le « perdre ses enfants » – qui évoquait des militaires et non des civils -, posant ou non un problème démocratique) :

1. Première erreur : considérer ces propos comme fondamentalement nouveaux. Ils sont, à l’inverse, dans la droite ligne de ce qu’exprime le ministère des Armées depuis des années dans sa Revue nationale stratégique, actualisée en juillet 2025 après l’édition de 2022.

Pour faire court, l’édition de 2017 mentionnait déjà le risque d’une intervention russe en Europe, et celle de 2025 était encore plus claire : « D’ici à 2030, la principale menace pour la France et les Européens est celle posée par le risque d’une guerre ouverte (de la Russie) contre le cœur de l’Europe ».

Au passage, notons que la publication le 4 décembre dernier du « National Security Strategy 2025 », la doctrine stratégique des Etats-Unis pour les années à venir, a fait beaucoup parler y compris en France (à juste titre), alors que les publications de notre propre Revue nationale stratégique suscitent franchement peu de commentaires dans notre pays au-delà des cercles des habitués.

Il y a ici un décalage qui mérite d’être souligné ; il est révélateur du faible intérêt porté à ces questions (au-delà d’un certain cercle là encore), a minima encore récemment. Notre document de doctrine est peu lu, peu commenté, peu mis en avant par les grands média. C’est un symptôme tout autant qu’un problème.

Combien savent que la France écrivait déjà noir sur blanc dans ce document qu’elle devait « se préparer à l’hypothèse d’un engagement majeur de haute intensité dans le voisinage de l’Europe à horizon 2027-2030 » ? Que cette possibilité « atteint un niveau inégalé depuis la fin de la guerre froide » ? Que « l’hypothèse d’une nouvelle agression russe contre l’Europe, d’ici trois à cinq ans, est centrale », et que la menace russe est « probablement d’ordre générationnel » ? Ou encore que pour la toute première fois, en 2025, le changement climatique, même s’il ne fait pas l’objet d’un titre en soi, irrigue l’ensemble du document (avec trois fois plus de mentions que dans la version précédente de 2022) ?

Tout ceci était public depuis juillet 2025.

L’une des questions qui se pose dès lors : faut-il, pour se faire entendre sur ces sujets, adopter des déclarations publiques chocs ? C’est tout le questionnement du point suivant.

2. Deuxième erreur : penser que la déclaration du chef d’état-major est un couac ou une faute sur la seule base de l’émotion (négative) suscitée. Ces propos ont fait beaucoup de bruit, ont interpellé, ont même créé une vive émotion. Au-delà de l’avis que l’on peut avoir à leur sujet, le constat indéniable est celui d’un impact fort sur la population, qui a mis les Armées, et le sujet militaire, sur le devant de la scène, notamment auprès de publics qui ne suivent pas les sujets défense et géopolitique. Difficile de savoir si cet effet déclic aurait pu être obtenu autrement, dans un contexte de fragmentation médiatique, de bataille de l’attention et de décrochage de l’actualité de nombreux citoyens – bref, à une époque où il n’est plus possible de toucher l’opinion publique comme il y a vingt ans. Si l’objectif était prioritairement celui-ci (alerter, et s’assurer que l’alerte soit entendue largement), il a été atteint ; peut-être maladroitement, peut-être imparfaitement et avec des effets indésirés – mais atteint.

3. Autre erreur : penser que cette déclaration s’est faite sans cadrage préalable de l’Elysée. Il est assez peu probable qu’elle n’ait pas été validée en amont. Le sujet n’est donc pas le général Mandon qui se serait permis une audacieuse sortie solitaire, qui plus est pour sa toute première intervention publique. Le Président, bien qu’ayant dû clarifier la phrase controversée sur les enfants (qui évoquait des militaires et non des civils), a d’ailleurs apporté un soutien explicite à ces propos.

4. Quatrième écueil : donner l’impression que le discours (et l’annonce ensuite d’un service militaire volontaire) serait dangereux car la Russie pourrait se sentir menacée et réagir de façon dangereuse.

Dans l’émission C ce soir du 21 novembre, le chercheur indépendant Romain Mielcarek rappelait, notamment en réaction aux propos du porte-parole du RN sur le plateau : « Attention au relativisme : on a l’impression, à entendre certains discours, que les militaires français sont en train de se préparer à organiser une guerre contre la Russie. Ce n’est pas du tout le sujet. Le sujet c’est : si la Russie décidait d’initier une attaque contre les Européens, qu’est-ce qu’on fait ? C’est ça la discussion. Absolument personne en Europe ne menace d’attaquer la Russie ».

5. Dernier écueil : penser que ce discours, que plusieurs personnalités ont qualifié de « va t’en guerre », serait propre à la France. Il n’en est rien. Les grandes puissances autour de nous avancent dans la même direction, dans les paroles et dans les actes. On peut le déplorer, on peut chercher à contrecarrer ce mouvement, mais on ne peut s’abstenir de regarder au-delà du contexte français.

–> Au Royaume-Uni : le chef d’état-major, Richard Knighton, a déclaré mi-décembre que le pays a besoin de « plus de personnes prêtes à se battre pour leur pays » face à la menace de Poutine – dont l’objectif est, dit-il, de « défier, limiter, diviser et finalement détruire l’OTAN ».

« La situation est plus périlleuse que tout ce que j’ai pu vivre au cours de ma carrière. Y répondre nécessite bien plus que de simplement renforcer nos forces armées. Toute notre nation doit se mobiliser, et pas seulement l’armée. Chaque secteur aura son rôle à jouer, des universités aux services de santé publique en passant par le réseau ferroviaire. »

Mais il ne s’arrête pas là – et c’est là où le parallèle est frappant avec les propos de son homologue français : « Fils et filles, collègues, vétérans : tous auront un rôle à jouer. Pour construire. Pour servir. Et, si nécessaire, pour combattre. Et davantage de familles sauront ce que signifie le sacrifice pour notre nation. » (source)

De même, la nouvelle cheffe du MI6, fonction dont les déclarations sont rares, a pris la parole publiquement en décembre pour avertir que « la ligne de front est partout » face à une Russie « agressive, expansionniste et révisionniste ».

–> En Allemagne : l’idée d’un service militaire obligatoire a fait l’objet de vifs débats ces derniers mois, avant finalement d’être rejetée en novembre par le gouvernement, qui lui a préféré un modèle volontaire…du moins pour le moment : le chef du groupe parlementaire de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) a précisé qu’en cas de manque de volontaires, « nous devrons le rendre obligatoire ». Ceci supposerait alors le vote d’une nouvelle législation, mais celle-ci n’aurait besoin « que » de la majorité simple pour imposer la conscription aux hommes, et d’une majorité aux deux-tiers pour les femmes.

-> Citons aussi les propos mi-décembre du secrétaire général de l’OTAN selon lequel : 1/ « l’OTAN est la prochaine cible de la Russie », 2/ « il faut se préparer à une guerre d’une ampleur comparable à celle qu’ont connue nos grands-parents ou nos arrières-grands-parents », et 3/ « nous sommes déjà en danger ».

Bref, c’est un mouvement général – et ce sans parler, bien sûr, de pays d’Europe de l’Est et du Nord, qui n’ont pas attendu les six derniers mois pour sonner l’alerte, et qui continuent de monter en puissance (la Finlande vient par exemple de relever l’âge limite des réservistes de son armée de 60 à 65 ans, dans le cadre de son objectif de porter ses effectifs de réservistes à 1 million d’ici 2031. Les citoyens soumis au service militaire resteront dans la réserve jusqu’à la fin de l’année de leurs 65 ans).

Libre à chacun d’être en désaccord avec ce mouvement, avec le bien-fondé de ces choix, ou avec le cadre plus ou moins démocratique dans lequel ce processus s’inscrit ; mais il ne s’agit donc pas d’un enjeu propre à la France ou à Emmanuel Macron, contrairement à ce qu’on a pu entendre ici et là (…citons par exemple, entre autres, Luc Ferry sur LCI après les propos du général Mandon : « Non mais là je crois qu’il faut débrancher le déconomètre ! Habituellement, j’ai grand respect pour les grands de l’Armée française, mais là, le pauvre devait être en mission secrète envoyé par l’Élysée pour essayer de combler le vide de la vie politique actuelle. On nage en plein délire ! »).

Une nuance toutefois : en Allemagne par exemple, comme l’observe Le Monde, ces questionnements ont « fait l’objet d’un débat prolongé [au Parlement], s’achevant sur une solution de compromis » – « le résultat d’une démocratie qui fonctionne », commente l’historien militaire Sönke Neitzel – là où « en France, l’annonce [du service militaire volontaire] a précédé le débat ». Il y a là un enjeu démocratique qui ne peut pas être écarté d’un revers de la main.


Lire la deuxième partie : « les plaintes d’auditeurs de Radio France : un exemple à prendre au sérieux » ; et « lu, vu, entendu, en bref ».

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