Suite de la partie 1.
Tout ceci étant posé…
Il faut entendre, et écouter attentivement, l’inquiétude légitime de nombreux citoyens sur « cette marche vers la guerre » – qui a ceci de compliquée que, pour les uns, c’est le fait de se mettre en ordre de marche qui permet de réduire le risque, tandis que pour d’autres, c’est ce même mouvement qui accélère le risque. Vieux dilemme, réactivé aujourd’hui après tant d’années où la question ne se posait plus (avec autant d’acuité). Ces deux positions qui ont, aux dires de chacun, la même finalité, c’est-à-dire la paix, ont du mal non seulement à se comprendre, mais d’abord à s’écouter. Alors, écoutons-les, et en particulier la seconde (la crainte d’accélérer la marche vers la guerre), puisque la première occupe déjà la majeure partie de cette série d’articles.
II – Les plaintes d’auditeurs de Radio France : un exemple à prendre au sérieux
Prenons un cas concret. En novembre, de nombreux auditeurs de Radio France se sont plaints du traitement de l’actualité internationale par les chaînes publiques, qu’ils jugent belliciste. Une petite dizaine de messages ont par exemple été publiés par Radio France sur son site : un auditeur se dit « écœuré », une autre « effarée », un autre parle de « bourrages de crâne », etc.

C’est au point que la médiatrice de Radio France y a consacré l’un de ses éditoriaux il y a quelques semaines, consultable ici. On y lit, notamment, que pour certains auditeurs, « la couverture éditoriale donne le sentiment d’habituer progressivement l’opinion à l’idée de guerre », de participer à une « communication de guerre » autour d’une seule et même ligne, et de créer un « déséquilibre dans le traitement de l’information », celle-ci étant accusée d’être « orientée vers le réarmement et les postures militaires au détriment d’approches diplomatiques ou orientées vers la résolution des conflits ».
Il ne m’appartient pas ici de dire ce qu’il faudrait faire, faire mieux, faire différemment. Bornons-nous ici à constater, en citant les propos de la médiatrice, que :
1- « Ces messages, souvent très personnels, montrent que la peur de la guerre traverse aujourd’hui notre société ». Ce serait, par exemple, une erreur grossière d’amalgamer – comme certains en donnent parfois l’impression – tous les commentaires du camp « critique » à des messages de comptes pro-russes visant à susciter la zizanie, malgré la réalité incontestable de ces derniers.
Plus encore : la médiatrice relève que « l’information relative à la guerre ou à la stratégie militaire est devenue un sujet hypersensible dans un contexte déjà marqué par l’anxiété collective ».
Comment, alors, bien informer, bien communiquer sur ces sujets ? Il n’est pas sûr que « passer [son] temps à dire aux citoyens de ne pas s’inquiéter », comme le revendique par exemple la maire (LR) de Biarritz dans un article récent du Monde, soit la meilleure stratégie.
Est-il possible de faire exister un entre-deux, ou une troisième voie, sans verser pour autant dans le relativisme, la fausse équivalence ?
Comme première piste de réponse : l’essayiste Diana Filippova défendait l’idée, dans l’émission C ce soir du 21 novembre, que le discours du général Mandon était nécessaire mais « devrait être accompagné par un discours politique plus positif et plus mobilisateur sur ce qu’il faut défendre : quelle identité française défendre, quelles valeurs, face à la menace russe. Or aujourd’hui avec la crise politique française, on ne sait plus où on habite ».
Le point est intéressant : défendre qui nous sommes, oui, mais défendre quoi au juste ? Défendre notre avenir, oui, mais quelle vision de l’avenir, quelle vision pour le pays ? Pour l’heure ces questions ne sont pas seulement non-répondues : elles ne sont quasiment pas posées.
2- « Ce sujet réactive des mémoires et des sensibilités différentes d’une génération à l’autre », constate la médiatrice de Radio France.
Ce point est essentiel. Ce ne sont pas les lecteurs de « La Maison vide » de Laurent Mauvignier qui diront le contraire : dans son roman couronné du Goncourt en novembre, l’auteur raconte, avec un regard du XXIe siècle, l’importance (malheureuse) des guerres dans la destinée d’une famille française tout au long de la première moitié du XXe siècle, et leurs impacts en cascade à travers les générations. De quoi mettre de l’empathie dans un sujet traité avec un regard souvent froid.
L’erreur serait de croire qu’il s’agit là d’une question secondaire. La Maison vide est – comme d’autres avant lui – un récit profondément pacifiste, que les tenants du « préparer la guerre pour éviter qu’elle n’advienne » devraient lire et méditer s’ils souhaitent faciliter l’adhésion de la population à leur cause. Bon nombre de spécialistes le disent : plus l’opinion est divisée et le pays désuni, plus il sera difficile de lutter contre ces menaces. La cohésion sociale n’est pas un enjeu secondaire : la résilience des sociétés – que ce soit face aux guerres, mais aussi face au changement climatique, ou à d’autres chocs – en dépend, comme l’explique l’historien Kyle Harper dans son cours au Collège de France.
L’historien Stéphane Audrand écrit d’ailleurs dans Le Grand Continent (20/12/2025) : « Une chose est sûre : une grande partie de l’avenir de la sécurité en Europe se joue dans notre capacité collective à mobiliser nos démocraties pour faire face au retour des Empires. (…) Plus que jamais, la guerre reste un duel de volonté aux ressorts profondément politiques ».
Carlo Masala ne disait pas autre chose dans son ouvrage (voir les numéros précédents de cette série).
3- Dernière observation issue des auditeurs de Radio France, liée au point précédent sur les générations : « Si les deux guerres mondiales sont régulièrement évoquées, la guerre d’Algérie, elle, apparaît pour certains auditeurs trop peu mentionnée – un manque perçu comme un angle mort », alors que cette guerre a eu, on le sait désormais, des impacts considérables sur les « appelés d’Algérie » mais aussi en cascade, et qui mériteraient d’être pris en considération par les temps qui courent.
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En définitive, comme l’écrit la médiatrice, ce sujet « dépasse largement la question militaire » : il « touche à la confiance, la cohésion sociale, au rapport entre générations et à la manière dont chacun se projette dans l’avenir du pays ».
Un enjeu à ne pas sous-estimer pour la campagne présidentielle dans un an.
III – Lu, vu, entendu, en bref
Ci-dessous une liste, sans ordre particulier, d’éléments intéressants lus, vus, entendus au cours des derniers mois.
1- « En termes de munitions, la Russie produit en trois mois ce que l’ensemble de l’OTAN produit en un an » – déclaration du secrétaire général de l’Otan, Mark Rutte, qui date cependant de juin dernier (les chiffres ont pu évoluer depuis). Attention cependant : « si l’industrie russe est en mesure de produire chaque année plus d’obus d’artillerie, de missiles et de drones que les membres de l’OTAN, cette dernière dispose de capacités de production supérieures à celles de Moscou dans plusieurs domaines, notamment en matière d’artillerie et d’avions de chasse », écrivait Le Grand Continent en août.
2- En 2026, le budget militaire de l’Allemagne sera presque deux fois plus élevé que celui de la France (108 vs. 57 milliards d’euros). Et l’Allemagne prévoit de monter encore en puissance ensuite : son objectif annoncé est de devenir « l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe ». En 2029, elle prévoit d’atteindre un budget militaire de 162 milliards : plus du triple comparé à celui avant l’invasion en Ukraine. Cela ferait alors de l’Allemagne avant 2030 le troisième budget militaire de la planète, derrière les Etats-Unis et la Chine.
3- Que pense l’opinion publique française de la menace russe ? Quelques chiffres instructifs, issus d’une enquête européenne de Cluster17 pour Le Grand Continent parue en décembre :
* Une courte majorité de Français interrogés (54 %) considèrent comme élevé le risque d’une guerre ouverte avec la Russie dans les prochaines années. A l’inverse, 43% considèrent que ce risque est faible ou inexistant.
* Une courte majorité de Français interrogés (51 %) pensent que le pays ne serait pas capable de se défendre militairement en cas d’agression russe, contre 44 % pensant l’inverse.
* Cette dernière tendance se retrouve dans toute l’Europe : la confiance dans la capacité militaire nationale est minoritaire partout. Aucun pays n’y échappe. La France est même la plus confiante – c’est dire.
En résumé, commente Le Grand Continent, l’enquête montre que « les Européens envisagent désormais la possibilité d’une guerre ouverte avec la Russie, mais ne se sentent pas suffisamment armés pour y répondre à l’échelle de leurs États. L’entrée dans un âge du danger se fait avec le sentiment d’une faiblesse nationale persistante ».
4- Lu dans un post du journaliste Thomas Eydoux (de la cellule enquête vidéo du Monde) :
« J’ai lu 3 rapports sur les actions dites « sous le seuil » menées par les renseignements russes en Europe. Voilà ce que j’ai retenu :
* La majorité des actions de déstabilisation perpétrées par les services de renseignement russes (RIS, en anglais) en Europe peuvent se répartir en trois catégories :
1/ « Cognitive Infiltration » – c’est l’action dite de « pénétration du discours », où le narratif du pays visé est apprivoisé pour ensuite être perturbé par des contre-narratifs. Objectif : amoindrir la capacité de la population à croire en ce qui est vrai.
2/ « Tokenized Execution » – la grande variété du type des actions menées (désinformation, sabotage, ingérence, vandalisme, assassinat…) permet aux RIS, les services de renseignement russes, de sous-traiter au maximum les tâches à effectuer. En décentralisant, les RIS amplifient l’effet d’ambiguïté sur leur responsabilité.
3/ « Disruption via Micro-Operations » – le recours massif à des petites actions « sous le seuil » en Europe gênent les réponses claires des pays visés tout en amplifiant la confusion. C’est donc par la dispersion des actions via des relais civils (souvent des tiers issus de pays étrangers) que les opérations des RIS évitent l’attribution, tout en permettant leur multiplication.
* Les agents des RIS acceptent le risque d’être découverts. Désormais, la perte d’une couverture diplomatique ou l’arrestation sont simplement considérées comme des aléas propres aux missions de déstabilisation menées en Europe.
* Une phrase intéressante : “Deceptive masking operates by layering incoherence of tactics over coherence of strategy.” [littéralement : « Le masquage trompeur consiste à superposer l’incohérence des tactiques à la cohérence de la stratégie »]. Pas évident à traduire, mais il faut ici retenir que c’est la multiplication des actions qui, si elles sont prises indépendamment, n’ont pas de lien tactique, alors que c’est en réalité leur tout qui fait la stratégie du Kremlin en Europe.
* L’ambiguïté performative prime sur le déni classique : quand le secret ne peut être maintenu, Moscou utilise l’exposition comme moyen d’intimidation : la mise en scène de l’information pour afficher sa détermination auprès des services diplomatiques et de l’opinion publique.
* L’espace de bataille de cette guerre “sous le seuil” menée en Europe est “plateforme-centrée” : groupes Telegram, bots, micro-influenceurs…Avec des outils logiciels et matériels. »
(source ici du post et des rapports évoqués)
5- Lu dans la rubrique « enjeux militaires » du Canard Enchaîné ces dernières semaines :
* « Washington nous tourne le dos, Moscou consacre 40% de son budget à ses dépenses militaires. […] Nous sommes loin d’être prêts », constate un militaire de haut rang. « C’est pire qu’on ne pense », renchérit un expert : « on a du mal à trouver les investissements nécessaires en études, recherche et développement. Les moyens techniques de production ne sont pas là, les banques refusent d’ouvrir des lignes de crédit, on manque de personnels spécialisés ». Un général confie son dilemme : « Soutenir Kiev, oui. Mais chaque obus, chaque canon donné ou vendu pourrait nous manquer en cas de choc direct avec les Russes » ».
* « Il faut « se préparer à l’imprévisible » préconise un expert interrogé. Un éventuel conflit entre la Russie et l’Otan pourrait se révéler très différent de ce que l’Alliance imagine depuis 1949. Bien des scénarios sont possibles, et au sein de l’état-major, plusieurs pensent que « l’on se concentre trop sur le flanc est. La menace peut se concrétiser ailleurs ». »
* Sur le sujet des drones (dans l’édition du 08/10/2025) :
– « Experts militaires et officiers d’état-major s’accordent à reconnaître « un trou dans la raquette » en matière de défense antidrones. Ces engins volant à basse altitude, les radars peinent à les repérer. Côté coopération aussi, l’Europe a des lacunes. Certains pays refusent de partager leurs infos avec la Hongrie, la Slovaquie ou la Tchéquie, autant d’Etats décrits comme « intoxiqués par la propagande russe ». »
– « Pour sécuriser les JO de Paris, l’armée de l’air avait connu quelques frayeurs. La quincaillerie tricolore se limitait alors à onze gros dispositifs antidrones et quelques fusils brouilleurs. Même pénurie pour les batteries de missiles antiaériens : la France n’en aligne que huit en tout et pour tout. Ennuyeux, quand on sait que la Russie fabrique désormais 4 millions de drones guerriers par an. »
– « La France aurait pu profiter de son avance dans le secteur des armes lasers, très efficaces dans la chasse aux drones, mais la Direction générale de l’armement a été longue à la détente. « On a perdu cinq ans parce que les ingénieurs de l’armement pensaient pouvoir régler toutes les menaces aériennes avec des missiles » soupire un artilleur. Avant d’être en mesure de se remplumer, les armées en sont donc réduites à jouer les bricoleuses : elles recyclent des canons des années 1970 en les équipant de vieilles caméras thermiques ».
* Concernant le service militaire volontaire annoncé par Emmanuel Macron : « l’armée n’a plus assez de casernes pour abriter les 50 000 jeunes qu’il espère attirer. Entre 2006 et 2024, les Armées ont cédé un quart de leurs casernements, correspondant à 5 millions de mètres carrés. Après la fin de la conscription obligatoire, en 1996, les effectifs des Armées ont en effet fondu (de 570 000 à 270 000 militaires) ; l’Etat en a profité pour vendre ses bâtiments de casernes.
« 50 000 soldats, cela représente 50 régiments. Il faudrait dénicher au bas mot 50 casernes », selon un général fraîchement retraité. L’Etat devrait alors racheter 1 million de mètres carrés pour tenir les objectifs du service militaire volontaire. »
6. La guerre en Ukraine n’est pas l’objet de cette série d’articles mais conditionne forcément les années à venir. Pour ne pas se perdre dans les recommandations de lectures qui pourraient être nombreuses, en voici une seule : l’analyse de l’historien Stéphane Audrand dans Le Grand Continent parue le 20 décembre : Guerre en Ukraine : les 10 tendances lourdes de 2025. Le propos est un peu spécifique par endroits mais vous y dénicherez des éléments instructifs.
Deux extraits intéressants parmi d’autres :
• « Avant d’être une guerre de drones, la guerre d’Ukraine est d’abord une guerre de fantassins, qui doivent tous disposer d’un treillis, d’un casque, de chaussures et d’une arme à feu. Ce sont autant de sujets trop souvent négligés en Europe ».
A ce sujet, l’auteur cite ce court billet intéressant de Michel Goya sur le sujet de l’infanterie et plus précisément sur une « innovation socio-militaire russe » citée dans l’article pour attirer des volontaires dans l’infanterie – un enjeu qui concerne aussi la France.
• Deuxième extrait : « En conséquence de son effort industriel très important, la capacité de production de missiles complexes de la Russie dépasse de loin celle des pays européens : ces derniers ne produisent pas de missiles balistiques conventionnels et seulement quelques dizaines de missiles de croisière par an. Pour être interceptés, les engins russes demanderaient aux européens la production d’environ 2 000 missiles sol-air ou air-air par an, loin de celle qu’on observe aujourd’hui en Europe.Il faut noter que la Russie ne lance pas tous ces missiles contre l’Ukraine et constitue également des stocks. C’est là une tendance qui devrait nous préoccuper en Europe au plus haut point : en cas de conflit, ces armes, qui pour la plupart peuvent atteindre la profondeur de l’Union européenne, seraient disponibles en grand nombre ».
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Enfin, pour mieux comprendre la guerre en Ukraine de façon plus sensible, humaine, et moins analytique, voici trois recommandations :
– Le documentaire « A 2000 mètres d’Andriivka« , par le réalisateur de « 20 jours à Marioupol » (Oscar du meilleur long métrage documentaire en 2024). En replay jusqu’en juin sur France.tv, et décrit comme « saisissant » (Le Figaro »), « bouleversant et essentiel » (Telerama), il représentera l’Ukraine aux Oscars 2026, dans la catégorie du meilleur film international.Attention, les images sont parfois difficiles, sans filtre ou quasiment (les victimes sont floutées) : il s’agit d’une immersion totale dans la guerre, qui suit des soldats ukrainiens sur une seule bande de forêt de 2 km pour libérer un village considéré comme un point stratégique.
– Le documentaire d’Emmanuel Carrère et du grand reporter Lucas Menget en Ukraine, « Des trains dans la guerre« , en replay sur France.tv jusqu’au 22 janvier, pour encore moins de 20 jours donc. Calme, sans image de guerre, mais pas sans émotions, il interroge des Ukrainiens sur le sujet, à l’occasion d’un trajet en train dans le pays. Instructif. Vu il y a plusieurs mois mais la colère d’une personne âgée qui s’exprime m’est restée en mémoire.
– Le livre, mi-récit mi-essai « Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes » : le témoignage et les pensées d’un Ukrainien ordinaire qui n’aurait jamais dû porter une mitraillette si la guerre n’avait pas été déclarée. Court, remarquable, certainement le livre que j’ai le plus recommandé ces douze derniers mois, il force à regarder les choses autrement, à s’interroger soi-même : et si…à sa place…?
Lire la suite : troisième et dernière partie : « Retours sur le scénario de C. Masala : trois analyses intéressantes. »