Cinq mois plus tard (3/3)

Suite de la partie 1 et de la partie 2.

« Pour moi, l’endroit le plus innovant actuellement en Europe est l’Ukraine. On parle beaucoup en ce moment d’aller l’aider. Mais ce qu’on ne dit pas assez, c’est que si l’Ukraine a effectivement besoin de nous aujourd’hui, demain c’est nous qui aurons besoin d’elle. L’Ukraine a aujourd’hui une expérience de la guerre moderne qu’aucun autre pays européen ne peut revendiquer. Nous avons beaucoup à en apprendre ».

Ainsi parlait le mois dernier un ancien grand dirigeant européen lors d’un événement en petit comité. Peu importe ici son nom ; l’essentiel est son propos, que partagent bien d’autres d’observateurs.

A l’heure où tous les regards se tournent vers le Groenland, il peut sembler presque décalé, en ce début d’année, de se focaliser à nouveau sur la menace russe – puisque c’est bien de cela dont il s’agit d’abord ici.

Les deux sujets sont pourtant très liés. « L’objectif de la Russie est de détruire l’Otan » prévenait Carlo Masala l’an dernier. Aujourd’hui, les intentions déclarées de Trump sur le Groenland menacent elles aussi, de fait, de détruire l’Alliance. Gilles Paris, éditorialiste international au Monde commentait ainsi il y a quelques jours : « Une OPA inamicale sur le Groenland serait son acte de décès officiel, puisqu’un membre fondateur de l’Otan, le plus puissant et le plus influent, agresserait un autre Etat membre fondateur sans que le mécanisme de solidarité prévu par l’article 5 puisse jouer ».

Dans ce cas, continuait-il, « il s’agirait d’un triomphe pour Vladimir Poutine, qui parviendrait à ses fins sans tirer un coup de feu, et d’une déroute historique pour la relation transatlantique, qui exposerait les Européens à tous les vents. »

Il faut dire aussi que la relation transatlantique était déjà mal en point. Le mois dernier, pour la première fois, l’administration Trump a avancé une échéance claire pour un désengagement de l’OTAN : 2027. D’ici à cette date, l’Europe devra être en mesure d’assumer seule « la majorité des capacités de défense conventionnelles de l’OTAN » – faute de quoi, Washington pourrait se retirer de certains mécanismes de coordination de la défense de l’Alliance. Or, selon plusieurs sources européennes, 2027 constitue une date butoir jugée « irréaliste » car il ne serait techniquement pas possible d’atteindre l’objectif fixé par les Etats-Unis, certaines capacités de défense nécessitant plus que des investissements financiers et une volonté politique, explique Le Grand Continent (par exemple, les approvisionnements pour certains matériels militaires sophistiqués prennent en moyenne trois ans).

Il est difficile de savoir comment Trump avancera concrètement sur le Groenland. Son intention de s’en emparer ne fait désormais plus de doutes ; et au vu de ses déclarations récentes, un retour en arrière semble improbable. Mais la méthode reste floue.

I would like to make a deal the easy way. But if we don’t do it the easy way, we’re going to do it the hard waydisait Trump à des journalistes à la Maison Blanche.

The Economist écrit qu’un « achat du Groenland pourrait être le deal du siècle ». Si deal il y a, les conséquences pour l’Otan ne seraient peut-être pas les mêmes qu’en cas d’agression, même si rien n’est moins sûr (« Si les Européens laissaient les Américains mettre la main sur le Groenland, l’Otan ne serait plus une alliance : celle-ci se décomposerait » écrivent des chercheurs dans une tribune au Monde). Mais Trump a précisé qu’il ne parlait pas pour le moment de mettre de l’argent sur la table. Il a aussi ajouté, pour bien se faire entendre : “We are going to do something on Greenland whether they like it or not”.

Quelques jours auparavant, il indiquait que ce « quelque chose » aurait lieu « dans environ deux mois » – c’est-à-dire vers mars (ou…fin février).

Une chose est sûre : que la première attaque sur un territoire de l’Otan vienne d’abord de Trump ou de Poutine, la possibilité de cette attaque n’a jamais été aussi forte et la plausibilité de celle-ci dans le courant de l’année 2026 est réelle. Nous venons le voir s’agissant de Trump et du Groenland. Mais la chose est aussi valable concernant la Russie, même si la question du « où » n’a ici pas de réponse évidente.

Une chercheuse spécialisée, membre d’un think tank reconnu sur les questions internationales, disait il y a quelques jours en privé estimer « très plausible, peut-être probable » une attaque de la Russie courant 2026 sur le Svalbard, cet archipel norvégien dans l’océan Arctique considéré depuis plusieurs années comme « le talon d’Achille » de l’Otan. L’enjeu n’est bien sûr pas un concours de pronostics mais d’avoir bien conscience de la réalité temporelle de la menace.  

Cette question était déjà au cœur du scénario de Carlo Masala chroniqué dans cette série l’été dernier. Pour rappel, ce chercheur allemand décrit dans son livre « La guerre d’après » le scénario fictif d’une attaque russe début 2028 sur un territoire couvert par l’article 5 de l’OTAN (l’article prévoyant une assistance mutuelle des Etats membres en cas d’agression).

Dans son scénario, Masala situait l’agression non pas au Svalbard mais à Narva, en Estonie. Il imaginait que l’Alliance atlantique, divisée sur la réponse à apporter, décidait de ne pas déclencher l’article 5, en raison notamment du refus des Etats-Unis et de la France à s’engager (il imaginait notre pays dirigé par un président d’extrême droite en 2027).

Le dernier épisode de cette série « What if » publié l’été dernier dressait les leçons du scénario et dix compléments d’informations. En commentaire, je recommandais aussi un très bon billet de Xavier Bouvet sur le livre de Masala, dont l’essentiel tenait dans les trois derniers paragraphes, et notamment ici :

« La guerre d’après est un miroir que C. Masala tend à nos propres sociétés. Peu importe le lieu géographique du test, c’est de l’énergie de nos sociétés qu’il est ici question. (…) Ce que C. Masala nomme « Narva » n’est pas une ville en Estonie. « Narva » désigne le lieu et le jour fatidique où des sociétés européennes hagardes devront savoir reconnaître la bête en mouvement ».

La remarque est importante. L’enjeu n’est pas Narva ou pas Narva. Carlo Masala ne disait pas autre chose dans ses interviews : « Le fait que la Russie mette à l’épreuve l’unité de l’Otan est un scénario tout à fait réaliste. Ce ne sera peut-être pas à Narva, mais peut-être quelque part où l’Otan a un ventre mou » – comme au Svalbard…ou ailleurs.  

Sur cette question du lieu, un autre point essentiel est à garder en tête : le risque de foyers de conflits volontairement simultanés, notamment soutenus par des manœuvres de diversion.

« L’axe des puissances autoritaires (Russie, Chine, Corée du Nord, Iran) fera en sorte que « l’Europe et l’Amérique soient face à autant de défis dispersés que possible » prévenait l’an dernier le général de réserve australien Mick Ryan.

« L’Europe n’a pas mené de réflexion assez poussée sur les différents foyers de conflit global ainsi que sur leurs interactions » appuyait Carlo Masala. « Ce « quasi-bloc » militaire, dans mon scénario, peut apporter son aide à la Russie en appuyant sa manœuvre de diversion ».

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Reprenons. Ce début d’année a été marqué en seulement dix jours, entre autres, par les sujets Venezuela, Groenland, mais aussi, bien plus discrètement Taïwan, Trump ayant dit mercredi au New Times : Xi Jinping « considère [Taïwan] comme une partie de la Chine, et c’est à lui de décider de ce qu’il va faire ». Ceci dans un contexte où fin décembre, la Chine a mené ses plus grands exercices jamais réalisés autour de l’île, avec 130 sorties aériennes et des simulations de blocus.

2026 ne fait décidément que commencer. Et les effets en cascade des événements en cours et à venir pourraient être profonds. Au UK, le leader des LibDems en vient maintenant à envisager publiquement l’idée que le Royaume-Uni ait intérêt, en cas d’invasion du Groenland par les Etats-Unis, à expulser les soldats américains du pays, c’est à dire près de 15 000 soldats.

Dans ce contexte aussi mouvant, et face au brouillard des prochains mois (rappelons que Trump avait aussi dit et répété en 2025 sa volonté de prendre le contrôle du canal de Panama, par la force si nécessaire), je vous propose de nous focaliser ici sur le scénario de Carlo Masala, qui formait donc le sujet d’étude de cette série What if.

Que peut-on dire de nouveau sur le sujet cinq mois plus tard ?


Retours sur le scénario de Carlo Masala 

Ces derniers mois, plusieurs analyses intéressantes ont été publiées sur le sujet.

Je voudrais mettre en avant ici trois d’entre elles.

1/ Deux arguments à considérer

Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, écrit dans un post du 23 décembre : « J’étais persuadé que Poutine n’attaquerait jamais un territoire couvert par l’article 5 de l’OTAN. Depuis 2024, j’ai changé d’avis. Vous trouverez ci-dessous quelques-uns des arguments les plus convaincants ».

Les arguments en question sont issus d’un post d’un militaire ukrainien, Bohdan Krotevych, lieutenant-colonel de la Garde nationale d’Ukraine. Il développe deux arguments principaux, en réaction à une analyse qu’il considère comme erronée, publiée le 18 décembre par un think tank européen qui, commentant le scénario d’une attaque russe en Estonie, invitait à relativiser la réalité de cette menace.

En réaction, voici les deux arguments de Krotevych. Le premier fait directement écho à la citation anonymisée en-tête de cet article.

1. « L’analyse selon laquelle la Russie est actuellement incapable de mener une attaque armée réussie contre l’Estonie, et que le niveau de menace est exagéré, ignore complètement le facteur décisif de la guerre moderne : l’expérience des combats, accumulée en conditions réelles sur le champ de bataille.

Aujourd’hui, seuls deux États au monde possèdent une expérience réelle de la conduite d’une guerre interétatique de haute intensité : l’Ukraine et la Russie. Tous les autres, y compris l’Estonie et la grande majorité des membres de l’OTAN, s’appuient sur des exercices, des simulations d’état-major et des hypothèses doctrinales qui n’ont pas été mises à l’épreuve en situation de combat réelle.

L’Estonie, malgré son haut niveau de préparation, manque d’expérience pratique dans les domaines suivants [s’en suit une longue liste]. Il ne s’agit pas d’une critique des Forces de défense estoniennes. C’est un constat : l’expérience du combat ne peut être remplacée par des doctrines, des exercices ou l’appartenance à une alliance. »

2. « Une autre erreur, particulièrement dangereuse, réside dans l’idée d’un « épuisement » de la Russie dû aux pertes en personnel. La Russie est structurellement insensible aux pertes humaines en tant que contrainte à la guerre. Son système militaro-politique est historiquement conçu pour maintenir la mobilisation de masse, faire passer comme admissible un nombre extrêmement élevé de victimes, et substituer la qualité par la quantité grâce à une rotation et un remplacement forcés.

Ceux qui considèrent les pertes en effectifs comme un facteur de dissuasion décisif pour la Russie projettent des hypothèses occidentales sur un adversaire sur lequel ces hypothèses ne s’appliquent pas – et c’est précisément ainsi que l’on perd des guerres.

L’hypothèse la plus dangereuse formulée par les auteurs est que la guerre résulte d’un calcul rationnel de coûts-avantages. En réalité, la Russie fait la guerre selon une logique d’inévitabilité politique, de révisionnisme impérial et d’une volonté d’accepter pratiquement n’importe quel prix.

La Russie attaquera — ce n’est pas une question de capacité, mais de calendrier et de conditions. Et plus les centres de décision européens s’appuieront sur de telles analyses rassurantes, plus le choc sera violent lorsque la réalité les démentira. »

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Attention tout de même : rien ne dit que Krotevych a raison, et que les auteurs de l’analyse du think tank ont torts. Vous pouvez accéder à l’analyse initiale du think tank ici pour vous faire votre propre opinion. Reste malgré tout que les deux arguments cités ici sont à prendre au sérieux.

Une grande enquête du New York Times parue il y a quelques jours va justement dans leur sens. Elle montre que les drones semi-autonomes, utilisant l’IA, sont désormais utilisés en Ukraine, et en l’occurrence par l’Ukraine, et que ce phénomène pourrait marquer une rupture.

« Des armes aussi transformatrices que les drones de combat qui prolifèrent en Ukraine sont historiquement rares », écrit le New York Times. « Elles engendrent des bouleversements profonds dans les tactiques, les budgets, les doctrines et les cultures militaires.

(…) Cette évolution rapide des drones pourrait être comparée à l’essor de la mitrailleuse durant la guerre russo-japonaise.

La puissance de cette nouvelle arme fut démontrée lors du siège de Port-Arthur par les Japonais contre les Russes en 1904. »

Le New York Times raconte :

« Les forces tsaristes étaient composées en grande partie de paysans et d’ivrognes. Mais lorsque les Japonais, pourtant motivés et bien entraînés, lancèrent des assauts massifs d’infanterie contre les positions russes, ils se heurtèrent aux mitrailleuses, une arme jusque-là inconnue dans une guerre conventionnelle entre États, qui firent voler leurs lignes en éclats sous des rafales dévastatrices. Des militaires occidentaux étaient présents pour observer ces scènes. Et pourtant, la plupart des nations restèrent ensuite indifférentes. Les armées européennes, inconscientes du sort tragique que les mitrailleuses allaient réserver à leurs soldats, continuèrent de prêcher les gloires de la charge de cavalerie en terrain découvert. Dix ans plus tard, des généraux incompétents sacrifiaient de jeunes vies sur le front occidental, dépassés par les progrès technologiques de leur époque. »

L’équivalent de la mitrailleuse 122 ans plus tard serait, d’après le New York Times, ces drones capables, grâce à l’usage d’IA et l’intégration de la reconnaissance faciale, de devenir des « agents », c’est-à-dire des systèmes capables de réaliser des tâches de manière autonome – et en l’occurrence ici, d’identifier puis d’éliminer des personnes spécifiques, avec ou sans intervention humaine.

Une investisseuse dans l’innovation en défense, vivant à Kiev, raconte au New York Times que des vétérans américains d’Afghanistan et d’Irak qui se sont rendus en Ukraine « reviennent du front traumatisés », et, d’après elle, répètent tous la même chose : « Mon équipe ne tiendrait pas 48 heures là-bas » en raison de l’arrivée des drones dotés d’intelligence artificielle. « Il s’agit vraiment de faire comprendre aux gens à quel point cette technologie est radicalement différente », explique-t-elle. « Et à quel point les États-Unis sont incroyablement mal préparés . »

Face aux questions éthiques soulevées par ces armes plus qu’inquiétantes, le fondateur ukrainien d’une entreprise spécialisée, X-Drone, ancien physicien ayant travaillé dans la Silicon Valley et à Wall Street, et qui a combattu à Kiev, raconte que l’idée lui est venue en voyant les défenses ukrainiennes céder petit à petit du terrain, et le soutien occidental se faire porter pâle. Il a vu dans ces innovations une arme décisive pour aider le peuple ukrainien. Selon lui « les drones dotés d’IA changent la donne. L’infrastructure militaire est obsolète. »

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2/ Quelles réactions de l’Otan et de l’UE en cas d’attaque russe sur un pays balte ?

Dans son livre, Carlo Masala adopte un registre narratif, en considérant, volontairement, un seul scénario. Il manquait jusque-là le pendant analytique : une analyse plus froide, qui analyse les différents scénarios de réactions occidentales en cas d’attaque russe sur un pays balte. C’est ce qu’a publié en novembre l’Institut Montaigne, un think tank français.

Ce travail de prospective, construit avec des entretiens dans plusieurs pays de l’UE et avec le personnel de l’OTAN à Bruxelles, a été mené par le diplomate Michel Duclos, entre autres ancien directeur adjoint de la cellule d’analyse prospective du Quai d’Orsay, et ancien représentant permanent-adjoint de la France auprès des Nations Unies.

Notons que l’étude cite explicitement le livre de Masala, et qu’on retrouve dans son contenu beaucoup d’idées clefs énoncées par Masala.

L’image suivante propose un résumé très succinct de l’étude :

Cela étant, le plus intéressant n’est pas tant ici que dans divers éléments à piocher dans l’étude. Voici les dix que je retiens.

1. Des rappels importants sur la portée de l’article 5 de l’Otan : celui-ci ne stipule pas un engagement automatique : il laisse les États libres de leur appréciation de la situation et de leur contribution à une riposte. Les Américains avaient en effet veillé, lors de la négociation du traité, à pouvoir conserver une certaine latitude dans l’appréciation de chaque situation.

Aujourd’hui, le spectre large des « attaques hybrides » ouvre une zone grise dans le déclenchement de cet article, et laisse ouvertes des questions comme la nature de l’attaque, sa gravité et le type de riposte qu’elle appelle.

2. L’UE aussi dispose de son équivalent « article 5 » : l’article 42.7 du Traité sur l’UE. Il dispose qu’ « au cas où un État membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir ». C’est ce qui s’appelle « la clause de défense mutuelle ». Elle avait été instaurée dans les textes de l’UE lors du traité de Lisbonne en 2009, et activée par la France, pour la première fois, le 17 novembre 2015 suite aux attentats.

3. Pourquoi le scénario d’une « provocation sur les pays baltes » est jugé plausible : « une agression trop forte risquerait d’entraîner Moscou dans une escalade à laquelle il n’est pas encore totalement prêt ; une agression trop faible et rapidement neutralisée ferait perdre à Moscou crédibilité et momentum. »

4. « L’objectif poursuivi par les Russes serait de tester la solidité des mécanismes de défenses collectives » de l’Otan et de l’UE et de démontrer éventuellement leur inanité. »

5. Pourquoi envisager ce scénario est important : il est « nécessaire d’imaginer les étapes diplomatiques pouvant être mises en œuvre » pour « dissuader les Russes de tester nos déterminations alliées ». « En ne réfléchissant qu’au réactif, nous laissons à Moscou le choix des armes, du lieu et de l’heure. »

6. « L’étude que nous avons menée laisse penser qu’il n’y aurait pas d’attaques contre les pays baltes sans une manœuvre d’ensemble, au moins sous forme de « guerre hybride » contre l’Europe, ne serait-ce qu’à titre d’intimidation ou de dissuasion des décideurs de l’OTAN et de l’UE. »

7. Comme le montrait très bien Masala dans son livre, « la réaction des Alliés pourrait être à chaque étape de la crise entravée par la crainte de l’escalade, tandis que Moscou pourrait alterner la menace de recours au nucléaire avec de fausses offres de paix. »

8. En termes de calendrier, un horizon particulièrement dangereux devrait se présenter dans la zone 2028-2029-2030. Ainsi :

• 2028, la dernière année au pouvoir de Donald Trump, président « lame-duck » (« canard boiteux » : expression américaine qui désigne un président en fin de mandat dont le successeur a déjà été élu, et plus largement, un politicien encore en poste mais qui a perdu son influence)

2029, où un exercice Zapad est prévu, de même nature que celui qui a précédé l’invasion de l’Ukraine. Les exercices Zapad (« Ouest » en russe) sont des exercices militaires de grande ampleur organisés par la Russie tous les quatre ans depuis la période soviétique.

• 2030, la date annoncée de l’aboutissement du redressement militaire russe.

A cela s’ajoute deux autres facteurs à considérer :

-À l’échéance considérée, il est peu probable que l’effort de redressement militaire des Européens se soit traduit par un changement radical du rapport des forces ; il peut en revanche y avoir intérêt pour le Kremlin à préempter ce redressement, notamment compte tenu des investissements planifiés par l’Allemagne dans son appareil militaire.

– C’est aussi dans cette période qu’interviendra le 80e anniversaire de la création de la République populaire de Chine (2029). Se pose donc la question de la détermination de Xi Jinping à procéder à un coup de force à Taiwan d’ici la fin de cette décennie. Une crise majeure en Asie offrirait une opportunité à exploiter pour le Kremlin ou même entraînerait une demande de Pékin à Moscou de créer une « diversion » en Europe.

9. Mais attention : « le calendrier et la nature d’une agression russe dépendent aussi des réponses qui seront apportées par les Alliés, aux multiples « tests » hybrides que Moscou conduit en ce moment même et à l’unité de la réponse européenne qui en sera donnée ».

10. In fine, quelle probabilité ?

« La probabilité d’occurrence d’une attaque russe dans les pays baltes – et l’ampleur d’une telle attaque – dépendent de l’évaluation qui sera faite à Moscou de la capacité de riposte de l’OTAN, en fonction d’une série de facteurs : le niveau de régénérescence des forces russes, les résultats du conflit ukrainien, l’état de la relation transatlantique et de l’engagement américain en Europe, le niveau de redressement militaire des Européens, la situation politique dans quelques capitales-clefs en Europe, l’état des crises hors Europe et notamment d’une éventuelle menace chinoise sur Taiwan. »

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3/ Par où Poutine attaquera-t-il l’Europe ?

Cette question est le titre d’une analyse passionnante et instructive de l’historien Stéphane Audrand parue en décembre dans Le Grand Continent. S’il n’y avait qu’un article à lire sur le sujet, ce serait celui-ci. Mais comme sa lecture est un peu longue, voici ci-dessous ce que j’en retiens.

1/ Quels objectifs pour Poutine ?

« À court terme, la cible du pouvoir russe actuel vis-à-vis de l’Europe n’est pas la conquête territoriale mais bien l’affaiblissement de l’Union elle-même en tant qu’institution.

Cela vaut aussi pour l’OTAN : en tant qu’organisations qui réunissent des États plus faibles que la Russie pour créer une force collective qui lui est supérieure, ces institutions constituent notre « centre de gravité ». Que ces deux institutions s’effondrent et la Russie se retrouvera en position de force face à chacun des anciens membres ».

2/ Comment y arriver ?

« Comment s’y prendre pour détruire une institution ? Il s’agit de tester sa solidité face à une crise qu’elle est supposée savoir gérer — en manœuvrant pour qu’elle échoue

À cette fin, il est inutile d’infliger d’immenses destructions humaines ou matérielles : un échec politique suffit. »

« Pour ce faire, il leur faut trouver un objectif qui remplisse plusieurs critères.

D’abord, le but visé doit être suffisamment important pour être significatif à beaucoup d’Européens — mais aussi assez peu critique pour que l’administration Trump ait toutes les raisons de refuser un engagement.

Ensuite, il doit dans l’idéal ne pas justifier, aux yeux de nombreux Européens, que ceux-ci risquent une guerre contre la Russie.

Enfin, l’objectif doit être propice à l’application de la doctrine russe de « guerre d’un niveau supérieur » fondée sur le contournement de la lutte armée — et qui fait de la guerre un phénomène à la fois permanent, protéiforme et hybride, dans lequel le combat n’est qu’une phase parmi d’autres de l’action destinée à soumettre l’adversaire. »

3/ Où frappera la Russie ? Les hypothèses peu probables

-À l’aune de ces critères, on peut faire l’hypothèse que le corridor de Suwalki serait un « trop gros morceau ».

« Ce serait pour la Russie un immense risque politique et militaire » : entre autres raisons, « une attaque massive dans cette région entraînerait inéluctablement la Pologne dans le conflit » (Pologne qui « alignera bientôt la première armée de terre d’Europe ») ; « elle constituerait un électrochoc majeur pour l’Otan et pour l’Europe en mettant en danger la totalité des forces de réassurance présentes dans les pays baltes » ; et le terrain du corridor de Suwalki, une zone boisée, est peu adapté à ce qu’est devenue l’armée russe aujourd’hui, qui s’appuie sur ses drones.

Conclusion de Stéphane Audrand : « Il semble que la probabilité d’attaque contre le corridor soit assez faible au regard des objectifs de Vladimir Poutine. »

-De même, « Narva, en Estonie, régulièrement citée, constitue également une cible difficile », d’après Stephane Audrand :

  • « L’Estonie abrite le groupe de combat de l’OTAN dirigé par les Britanniques, au sein duquel se trouve le groupement français. La perspective d’affronter, au premier jour et à la première heure des combats, les troupes des deux puissances nucléaires européennes constitue un facteur défavorable — tant par leur qualité que par les risques d’escalade. »
  • « Tout aussi défavorable est la perspective de voir la Finlande intervenir, pays très proche de l’Estonie, disposant d’une armée considérable et autonome. »
  • « La Finlande pourrait, en plus, rapidement miner les eaux devant Saint-Pétersbourg, paralysant la flotte des pétroliers russes. »

-Attaquer par le Nord. « Les scénarios d’attaque évoquent parfois le Finnmark norvégien. Il serait cependant pour la Russie une option délicate. La société norvégienne est très soudée et la Finlande proche serait disposée à intervenir. De plus on voit mal quel récit Moscou pourrait mobiliser pour justifier une invasion du Finnmark. »

-Enfin, « la question de la Moldavie est assez souvent soulevée : là encore, la situation ne semble pas se prêter à une action militaire. Pour l’heure, les forces russes en Transnistrie sont à la fois trop faibles pour tenter un coup de force contre la Moldavie, et impossibles à renforcer de manière significative tant que dure le conflit en Ukraine. Autrement dit : il est dans l’intérêt de Moscou de maintenir le statu quo militaire en Moldavie tant que l’Ukraine résiste. »

4/ Les hypothèses plausibles : Lettonie et Svalbard : les maillons faibles ?

a/ L’hypothèse Zilupe : un point faible de l’Alliance en Lettonie

« À bien des égards, une incursion à la frontière lettone pourrait constituer une option tentante pour Moscou. Il ne s’agirait pas de mener une grande « campagne d’invasion » mais de s’enfoncer de quelques kilomètres, via une opération sous faux drapeau, pour prendre un ou deux villages dans un secteur comportant des minorités russophones. »

« Les environs de Zilupe, dans l’est du pays, très éloignés de la capitale Riga et du quartier général des troupes de l’OTAN qui s’y trouvent, combinent un terrain relativement plus ouvert que Suwalki, la présence de minorités russophones ainsi qu’une voie ferrée et un axe routier majeur depuis la Russie.

(…) La Lettonie abrite la plus importante minorité russophone des pays baltes. Ils représentent 23,7 % de la population. Une campagne d’influence dans le pays trouverait facilement quelques relais.

(…) La Russie pourrait aussi tabler sur l’impréparation des forces armées adverses. En Lettonie est stationnée la brigade multinationale de l’OTAN commandée par le Canada. Mais une partie de ses forces est issue de pays dont les armées ne sont pas parmi les mieux préparées au combat combiné moderne.

En novembre 2025, lors de l’exercice « Resolute Warrior » de cette brigade, aucune image n’a été diffusée qui montrerait l’emploi de drones, de cope cages ou de tactiques à l’œuvre en Ukraine : au contraire, chars non protégés, pièces d’artillerie statiques non camouflées et placées à découvert laissent planer le doute sur la qualité de l’entraînement de cette unité.

Tous ces facteurs font qu’il serait possible pour la Russie de jouer une partition connue : fomenter des actes sous de faux drapeaux contre les minorités russophones, faire passer des armes en contrebande — via le port de Riga —, agiter des milices, crier à l’oppression et faire intervenir ses forces sans reconnaissance officielle pour s’emparer de quelques villages à la frontière et s’enterrer sous la protection de drones et de missiles antiaériens.

Les drones présentent en outre l’avantage de pouvoir accroître l’ampleur du « déni plausible » en prétendant dans un premier temps qu’ils ne sont pas « russes ».

Une telle tactique permettrait ainsi d’éviter d’engager directement au premier jour les troupes britanniques et françaises stationnées en Estonie, mais aussi les troupes allemandes et polonaises positionnées dans le corridor de Suwalki.

Certes, les plans de fortification de leur frontière par les pays baltes sont ambitieux. Mais, par exemple, la défense lettone ne prévoit pas d’achever les travaux majeurs avant 2029, soit à la fin du mandat de l’actuel président américain.

Pour la Russie, attaquer la Lettonie, c’est attaquer à la fois l’OTAN et l’Union dans le même mouvement — coup double donc, et, si l’une des deux institutions vacille, coup gagnant. »

b/ L’archipel du Svalbard

« Bien plus au nord, l’archipel du Svalbard pourrait constituer une autre proie de choix pour Poutine.

La défense de l’archipel serait difficile pour la Norvège : sa flotte de haute mer ne compte que quatre frégates et aucun navire supplémentaire ne devrait être admis en service avant 2030 au mieux.

La Russie a par ailleurs depuis 2022 décidé de renforcer la présence de ses nationaux sur l’archipel.

Situé au nord du 76e parallèle, l’archipel du Svalbard constitue une prise arctique très éloignée du cœur du continent européen et sans doute des préoccupations de la plupart de ses populations.

Son environnement polaire très difficile fait que seules les forces d’une poignée de pays — dont, en Europe, la France et le Royaume Uni — seraient capables d’y intervenir aux côtés de la Norvège.

Le Svalbard abrite en outre une mine de charbon russe, dotée d’un important personnel.

Les armes à feu y sont nombreuses, en raison de la présence d’ours polaires.

La Russie dispose de forces arctiques avec une expertise indéniable dans cet environnement.

On devine qu’en cas d’action russe contre le Svalbard, la réunion du Conseil de l’Atlantique nord serait compliquée par les récentes visées américaines en direction du Groenland et un consensus difficile à trouver.

En somme, intervenir au Svalbard pour la Russie permettrait de « planter un drapeau » dans un territoire européen tout en offrant aux États-Unis des arguments solides pour ne pas accepter l’activation de l’article 5.

Combien de pays européens s’engageraient alors dans une coalition sans soutien américain, dans le grand nord, pour aller disputer quelques arpents de toundra ?

Le dommage politique à la solidarité européenne serait considérable.

Et cette option est en outre cumulable à une crise en Lettonie — les forces russes impliquées pouvant être très différentes. »

5/ Conclusion de Stéphane Audrand :

« La Russie de Poutine connaît nos points faibles — et elle les exploitera.

Les déboires de la Royal Navy britannique, notamment dans le domaine sous-marin, fragilisent encore les positions européennes.

Mais les ajustements militaires, capacitaires, techniques, ne sont pas les plus importants.

Les manœuvres d’influence, d’ingérence, de diffusion de fausses nouvelles sont la « Kalachnikov du XXIe siècle » : peu coûteuses, faciles à produire et à utiliser, présentes partout et se prêtant à de nombreux usages, elles permettent à Moscou de mener sa guerre contre l’Europe directement à l’intérieur de nos téléphones.

Le point commun entre tous les scénarios envisagés dans cet article est qu’ils seraient des tests de cohésion politique pour les Européens.

Mais pour que cette cohésion des institutions se manifeste, il faut aussi qu’elle s’appuie sur une cohésion sociétale.

Cette résilience sociétale est plus fragile que jamais et, à Berlin, Londres ou Paris, les prochaines échéances électorales pourraient porter au pouvoir des partis plus proches des idées de Donald Trump que de l’héritage démocratique européen.

Ne nous trompons pas : la prédation des empires ne mettra pas de gants.

Le défi le plus important pour nos sociétés n’est pas militaire. Il est politique. »