« What if? » : L’attaque russe sur un pays balte. Episode 1.

Suite de l’épisode 0.


27 mars 2028. Il ne fait pas encore jour lorsque deux troupes russes pénètrent la ville de Narva, en Estonie, à 150 mètres de la Russie. A la frontière, les soldats estoniens ont été maîtrisés rapidement. Au sein de Narva, attaquée par le nord et par l’est, la résistance, faible, ne tient pas longtemps.

En quelques heures, tout est plié dans cette ville « où commence l’Europe », comme le dit l’adage régional. Quand le soleil se lève, le drapeau russe flotte déjà sur le clocher de l’hôtel de ville. Presque au même moment, de petites vidéos du lever de drapeau sont postées sur les réseaux sociaux, avec le hashtag #JourduRetour.

Les attaquants ont même bénéficié du soutien de fractions de la population locale, qui s’étaient vu remettre, les semaines et mois précédents, différentes armes dont des fusils-mitrailleurs. A Narva, un quart des 57 000 habitants possèdent un passeport russe.

« Narva se trouve en Estonie. Du moins, d’un point de vue géographique. Tout le reste, ou presque, paraît russe. La population, à 95 %. Les voitures, les journaux, les cigarettes, les chaînes regardées à la télévision. On est dans l’Union européenne, mais on n’y est plus vraiment » – Piotr Smolar, journaliste au Monde, dans un reportage sur place en 2009.

La même nuit, la Russie lance une autre opération en Estonie, sur l’île de Hiiumaa, située à 22 km de la côte continentale.

Les jours précédents, des soldats russes déguisés en touristes étaient arrivés sur l’île. Ils sont rejoints, cette nuit-là, par deux navires de guerre amphibies, venus de Saint-Pétersbourg ; de là débarquent 400 membres de l’infanterie de marine. Comme à Narva, la résistance ne tient pas longtemps. Comme à Narva, le drapeau russe est rapidement planté.

Carlo Masala commente :

« En une nuit seulement, la Russie place deux territoires estoniens sous son contrôle et prend de court l’ensemble de l’OTAN. Pour les Russes, les deux opérations ont une portée stratégique.

Avec Narva, on conquiert une ville dont la population est en très large majorité russophone ; quant à Hiiumaa, elle offre à la marine russe la possibilité de faire planer la menace d’un blocus maritime de la Baltique entre le port de Saint-Pétersbourg, au nord, et Kaliningrad au sud et, le cas échéant, de le mettre en œuvre. »

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Première question : comment est-on arrivé là ?

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Acte 1

L’auteur rembobine trois ans plus tôt. Il plante le décor à Genève, en 2025. Là-bas, il imagine un accord de cessez-le-feu entre la Russie et l’Ukraine, orchestré par les Etats-Unis, sous les yeux d’une UE impuissante. Présenté à l’opinion publique internationale comme la « paix de Genève », il a en réalité tous les traits d’une capitulation pour l’Occident. L’accord prévoit, en échange de l’arrêt des combats, que l’Ukraine accorde à la Russie plus de 20 % de son territoire et intègre à sa Constitution une clause permanente de neutralité qui exclut son adhésion à l’OTAN.

« À titre de compensation, en quelque sorte, on convient d’un programme de reconstruction financé par la Banque mondiale » ajoute Masala.

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Comment l’Europe en est-elle arrivée là ? Très simplement. Les Etats-Unis voulaient mettre un terme à cette guerre et l’UE n’a pas été capable de soutenir l’Ukraine au niveau où celle-ci le demandait.

Masala : « Tous les politiciens européens de haut niveau, y compris la présidente de la Commission, ont pourtant répété de manière quasi litanique au cours des mois précédents que l’Europe prendrait le relais si les États-Unis se retiraient. Mais cette heure est venue et l’on en est toujours aux engagements prononcés du bout des lèvres. La situation économique est trop tendue dans la plupart des États européens pour que les gouvernements prennent le risque d’imposer à leur population encore plus de dépenses pour l’Ukraine. »

Les gouvernements européens redoutent notamment « que les partis d’extrême droite et populistes de gauche qui vont à la pêche aux voix en discréditant l’aide à l’Ukraine n’engrangent de nouveaux gains électoraux ».

En Russie, les médias fêtent la victoire – car c’en est une. Et sur les plateaux, les commentateurs se gargarisent : cette première défaite de l’Europe n’est qu’un début.

« Que personne n’aille croire, poursuivent-ils, que la Russie se satisfera de ce qu’elle a obtenu. Tant que les États baltes, la Moldavie et la Géorgie ne seront pas revenus dans la sphère d’influence russe, le projet Rousski Mir, un ordre de paix dominé par la Russie et regroupant tous les russophones, sera encore loin d’être arrivé à son terme. »

De l’autre côté du continent, quelques voix tentent d’alerter sur les implications, les menaces, que font peser cette défaite sur la sécurité européenne. Mais elles ne portent pas. Le sentiment dominant est le soulagement : la guerre est enfin terminée.

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Acte 2

Dans les semaines qui suivent, une petite musique, jouée par les partis populistes notamment français et italiens, se fait entendre de plus en plus fortement : la guerre aurait pu s’arrêter bien plus tôt ; des dépenses considérables auraient ainsi pu être évitées et la vie de dizaines de milliers d’Ukrainiens aurait été sauvée ; il convient maintenant de dégeler les relations avec la Russie et d’en finir avec la politique belliciste, anti-Russe, menée jusqu’à présent, qui s’est avérée un coûteux échec.

L’opinion publique, troublée, évolue. Portés par un vent favorable, ces partis progressent aux élections. En France, Masala envisage un Président RN élu en 2027.

Aux Etats-Unis aussi les choses bougent. La guerre en Ukraine étant terminée, de plus en plus de Démocrates rejoignent les Républicains sur l’idée que l’ordre européen d’après-guerre est d’abord l’affaire des Européens et que la priorité du pays doit être l’Indopacifique. Un consensus s’impose sur la demande de réduire les troupes américaines en Europe pour les transférer en Asie.

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Acte 3

A la surprise générale, Poutine annonce sa démission. La victoire sur l’Ukraine est « un jalon historique sur le chemin du retour de la Russie au statut de grande puissance », annonce-t-il. Le temps est venu de confier à d’autres mains la tâche d’achever la mission.

Son successeur est un économiste de 47 ans, issu du secteur financier. Masala lui donne le nom d’Oleg Obmantchikov. Il apparaît comme l’anti-Poutine : jeune, ouvert au monde, il étudié en Angleterre durant sa jeunesse et a travaillé ensuite quelques années à Dubaï pour un cabinet d’audit du Big Four. Dans sa première allocution, il maintient la volonté de conserver les territoires ukrainiens acquis, mais ouvre la possibilité de discuter avec l’Ukraine d’une normalisation des relations entre les deux pays.

Il a même recours à la célèbre formule de Willy Brandt : « Deux Etats, une nation ». Masala commente : « En Allemagne, la reprise de cette formule électrise les esprits. De larges fractions de la social-démocratie allemande la saluent pourtant. (…) On se croirait revenu dans les années 1980, quand Gorbatchev comblait les espoirs qu’on avait placés en ce réformateur du communisme soviétique. Pourquoi cela ne devrait-il pas se répéter sous Obmantchikov ? demandent de nombreux sociaux-démocrates ».

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Evidemment, beaucoup sont sceptiques et se demandent si Obmantchikov n’est pas une marionnette des services secrets. Mais les agences de renseignement occidentales n’y voient pas clair : elles n’ont pas d’éléments probants sur le sujet.

En parallèle, chez bon nombre de responsables occidentaux, grandit l’espoir « qu’une nouvelle période de dégel succédera à l’épouvantable ère glaciaire que l’on vient de vivre ». Dans un contexte budgétaire extrêmement tendu, « l’idée d’éviter d’engloutir d’immenses ressources dans une nouvelle guerre froide s’impose peu à peu ».

Ce discours ambiant est renforcé par l’impression que donne Obmantchikov.

« Tous les rapports des diplomates qui le rencontrent personnellement concordent plus ou moins. Certes, on ne « sait pas précisément » sur quelles forces s’appuie le pouvoir d’Obmantchikov, mais l’homme lui-même est un « réformiste intelligent et charismatique » dont on reconnaît « la volonté personnelle de changement ». »

Ses interviews à la presse internationale vont dans le même sens et, là aussi, renforcent « l’espoir de voir un nouveau Gorbatchev diriger la Russie en l’arrachant à son sombre passé et en la guidant vers un nouvel avenir possiblement démocratique ».

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Seule ombre au tableau, les humanitaires au Donbass racontent une toute autre histoire : politique de russification continuée à marche forcée, camps de « rééducation » pour les Ukrainiens qui refusent de reconnaître la légitimité du pouvoir russe…

Mais cette perpétuation d’atrocités ne cadre pas avec la tonalité générale : ces alertes ne sont pas écoutées. « Le soulagement qu’inspire la fin de la guerre domine. Le désir d’espoir et de perspectives d’avenir est trop grand. »

En parallèle, en « Ukraine libre », la situation économique est catastrophique, le chômage explose et les anciens conflits passés au second plan pendant la guerre se ravivent désormais. Les services secrets russes en profitent sur deux plans. Ils recrutent des informateurs, qui les abreuvent en documents de ministères et des forces armées, contre rémunérations précieuses en ces temps difficiles. Et ils soutiennent, financièrement et via des campagnes de désinformation massive, les forces politiques ukrainiennes pro-russes, pour lesquelles un rapprochement avec Moscou est la seule voie pour remonter la pente économiquement.

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